Presse régionale : la fronde des correspondants de... « guère »

Presse régionale : la fronde des correspondants de... « guère »

presse : la fronde des correspondants locaux

Les correspondants locaux se rebiffent

Une soixante de correspondants locaux de presse de Ouest-France se mobilisent en Loire-Atlantique. Ils dénoncent un statut qui n'en est pas, estimant effectuer un travail journalistique non reconnu et non rémunéré comme tel. Explications et état des lieux.

Première alerte en 2018. Il est alors évoqué en Loire-Atlantique une fusion des pages locales de Presse Océan, quotidien historique de Nantes et des Pays de la Loire, avec ces celles de Ouest France, ancien concurrent devenu le grand frère, puisque après bien des vicissitudes, le titre Presse Océan a été racheté par le groupe éditant Ouest France.

« Outre l'inquiétude des lecteurs, outre celle des rédactions et des journalistes professionnels, outre le principe de la pluralité de l'information, nous, correspondants locaux des deux titres, nous nous sommes interrogés. Des pages communes, cela signifiait qu'il n'y aurait plus qu'un seul réseau… On nous a d'abord rassurés. Et puis le projet est tombé à l'eau » explique sous couvert d'anonymat l'un des meneurs de la fronde.

Seconde et désormais plus sérieuse alerte au printemps 2020 avec la crise sanitaire. Et le confinement, la réduction de l'actualité locale et donc, de la charge de travail.

D'autant que Ouest France décide très vite de passer de six éditions à une seule pour tout le département de la Loire-Atlantique. Conséquence pour les correspondants : à part des brèves et quelques rares articles « valorisés » (avec texte et photo occupant un quart de page), les revenus des correspondants fondent comme neige au soleil.

Leur statut ne leur permet de solliciter la moindre aide d’État.

Et la direction du journal fait savoir son impuissance.

« C'est catastrophique. 15 % des correspondants locaux de Ouest France en Loire-Atlantique sont en situation de précarité et pour 20 % de l'ensemble, cette activité constitue leur seule source de revenus » explique notre contact.

Ayant obtenu un peu par hasard les adresses mails de tous leurs semblables dans le département, quelques frondeurs battent le rappel des troupes et un groupe de 60 correspondants décide de mener la fronde.

Un statut à déboulonner ?

« Nous revendiquons un statut digne de ce nom, avec des garanties sur le plan social : nous ne sommes pas couverts ! » se plaint le collectif.

Explication : selon les textes en vigueur (loi de 1987 complétée en 1993), « l’activité de correspondant local de presse est exercée à titre accessoire par rapport à une autre activité professionnelle » explicite l'Urssaf. Il ne cotise que si ses honoraires atteignent 25% du plafond de la sécurité sociale.

Autres corollaires : le correspondant n'a pas de lien subordination avec l'entreprise de presse.

Or, dans les faits, les choses sont bien différentes.

L'image d'Épinal du correspondant de village (un secrétaire de mairie, un enseignant, un retraité…) qui envoyait quelques brèves par semaine au journal, et de temps à autre, un petit texte avec photo pour rendre compte d'une kermesse ou d'une remise de médaille a laissé place, dans certains titres, à une réalité plus complexe.

Plusieurs phénomènes semblent s'être conjugués.

Photographe presse
Les correspondants appelés parfois à se substituer à des journalistes concentrés sur d'autres missions

Primo, des secteurs géographiques (confiés aux correspondants) élargis en raison de la décroissance démographique de certaines communes.

Secundo, des journalistes professionnels localiers absorbés par des missions toujours plus nombreuses sous couvert de polyvalence : les rédacteurs écrivent, mettent en page, sont aussi souvent chargés des photos et vidéos, et alimentent les comptes du journal sur les réseaux sociaux, sans compter évidemment les versions numériques et papier du titre !

Tertio, dans le même temps, le profil des correspondants locaux a évolué. Quand cette mission n'est pas leur seule source de revenus, leur formation, leur cursus les rend à même de « produire » bien plus que des brèves ou petits articles avec photos. Ils savent enquêter, interviewer, photographier… Et du coup, dans certains titres de presse régionale, il n'est plus rare désormais que des pages entières soient tout bonnement alimentées à 100 % par des correspondants !

Nos interlocuteurs frondeurs de Ouest France en sont arrivés à un calcul : en moyenne, leur travail serait rémunéré 4 euros l'heure.

Mais répétons-le, rien n'est simple : d'une édition à l'autre, d'un département à l'autre, les situations sont variables. Et bien sûr d'un journal ou d'un groupe de presse à l'autre.

Le SNJ rappelle la loi

Et les journalistes, les vrais ?

« Ils sont mal à l'aise, conscients pour certains d'entre-eux de nous exploiter, en quelque sorte, mais aussi soumis aux directives de leur hiérarchie » explique le collectif. Lequel réclame un minimum de communication avec la direction et donc, un nouveau statut pour les CLP – correspondants locaux de presse.

Alors que la crise du Covid-19 fragilise davantage encore le secteur, que des plans sociaux se font jour ici ou là, pas facile de trouver une solution.

Sauf à s'en tenir à des principes simples. Mais irréfutables.

Au Syndicat national des journalistes, majoritaire dans la profession en notamment en presse régionale, loin d'adopter la politique de l'autruche, la question est à l'ordre du jour depuis des années, voire des décennies.

Ainsi, dès 2007, le SNJ interrogeait les candidats à l'élection présidentielle et posait le problème avec acuité. Le texte n'a pas pris une ride.

« Vous engagez-vous à mettre fin au détournement de la loi du 27 janvier 1993 concernant les correspondants locaux de presse (CLP), lorsque l’activité professionnelle de ces derniers est assimilable à celle de journalistes ? De nombreux CLP, qui n’ont pas d’autre source de rémunération, ne bénéficient d’aucune couverture sociale. Ils sont considérés comme travailleurs indépendants, et obligés comme tels de payer leurs propres charges lorsque leurs revenus annuels dépassent le plafond de la Sécurité sociale. Ils devraient être salariés des journaux quotidiens qui ont recours à leurs contributions, et rattachés comme tels à la Convention collective nationale des Journalistes.

D’une manière générale, l’utilisation abusive du statut de CLP à d’autres fins que la collecte d’information de proximité relative à une seule zone géographique déterminée est une cause importante de précarité dans plusieurs formes de presse régionale. Elle entretient un taux de chômage élevé chez les journalistes, et compromet l’entrée dans la profession de jeunes diplômés des écoles de journalisme. »

Disons les choses autrement. Quand un correspondant effectue un travail de journaliste sans être considéré et payé comme tel, cela s'appelle… du travail dissimulé.

photographe presse 2
Des actions en justice ont parfois abouti. En attendant, les CLP demeurent indispensable en terme de proximité de l'information

De là à penser que l'issue de la fronde des correspondants de Ouest France en Loire-Atlantique, qui essaient de faire tache d'huile, se joue in fine devant les prud'hommes, il n'y a qu'un pas. Du reste, des précédents existent, comme à la Charente-Libre ou il y a quelques années un CLP a été reconnu journaliste par la justice (voir ce dossier du syndicat des journalistes CFDT). D'autres dossiers ont abouti, comme le recense l'avocat spécialisé Vianney Féraud sur son blog.

De son côté, la commission de la carte d'identité des journalistes professionnels qui délivre la carte de presse en s'appuyant sur les textes de loi en vigueur ne dit pas autre chose. Les élus SNJ qui y siègent sont formels : « En revanche, les élus SNJ, en liaison avec les délégués du syndicat, mènent depuis de nombreuses années une action déterminée pour faire attribuer la carte et reconnaître le statut aux consœurs et confrères qualifiés à tort de correspondants locaux de presse (CLP), mais qui dans les faits font de façon régulière et principale un travail de journaliste » notaient il y a quelques années Claude Cordier et Eric Marquis qui ont présidé la commission.

Et après, des robots ou des logiciels ?

Le mot de la fin à Vincent Lanier, alors premier Secrétaire général du SNJ interrogé par Mediapart : « Nous ne nions pas que le CLP est indispensable à la presse de proximité, pour assurer une présence jusque dans les villages les plus modestes et être ainsi en mesure de recevoir des informations et les faire remonter vers la rédaction. En quelque sorte, il est les oreilles et les yeux de cette dernière, mais dès qu’une information nécessite un traitement journalistique, c’est à un journaliste professionnel de la prendre en charge. » Quitte bien sûr à ce que ce journaliste soit un CLP ayant passé comme beaucoup avant lui la frontière entre les deux statuts.

NDLR : Je sais de que je parle : j'ai commencé comme correspondant avant d'être journaliste professionnel pendant 25 ans !

Sur ce, un autre danger se profile : des plateformes numériques via lesquelles associations, collectivités diverses ou particuliers pourraient envoyer leurs brèves ou articles avec photos. Quitte à ce qu'un journaliste les retravaille, voire un simple logiciel (c'est le cas aux Etats-Unis déjà dans des titres locaux) ou un free-lance basé dans un pays à « bas coût » (pareil, déjà en vigueur en Amérique!). En France, Ouest France (encore) a ouvert la voie. Un site dédié permet au public de transmettre les brèves…

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Contact avec les CLP frondeurs de Ouest France sur leur compte Twitter

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