Les journaux meurent aussi

Les journaux meurent aussi

Journaux en danger

Plus de presse quotidienne dans les Antilles

Des quotidiens régionaux qui disparaissent des kiosques, il y en a eu déjà beaucoup en France. Mais des territoires qui se retrouvent orphelins de tout journal « papier », c'était inédit. Avec la liquidation de France-Antilles, c'est désormais le cas en Guadeloupe, Martinique et Guyane. Autopsie d'un désastre économique, social et démocratique.

Pour ne parler que de la presse quotidienne, des titres qui ont disparu du paysage, on en recense beaucoup. Sur le plan national, le plus célèbre, peut-être, est « L'Aurore », définitivement entré dans l'histoire pour avoir publié le « J'accuse » de Zola en 1898 lors de l'affaire Dreyfus. Le titre cesse de paraître le 2 août 1914. Il renaît… en 1944. A son apogée, à l'orée des années 1960 il dépasse les 500 000 exemplaires. Racheté en 1978 par Robert Hersant déjà patron du Figaro et qui veut écarter un concurrent gênant à droite de l'échiquier politique, le journal entre dans une lente agonie et meurt en 1985.

l'aurore
Pourtant inscrit en lettres d'or dans l'histoire de la presse et de l'histoire tout court, L'Aurore a disparu des kiosques. Déjà, un certain Hersant en décida ainsi.

En presse régionale aussi, le spectre s'est progressivement réduit. Sans parler des titres accusés d'avoir collaboré durant la Seconde guerre et qui pour la plupart vont ressortir sous un nouveau nom après « épuration » de la rédaction, citons par exemple « La liberté du Mobihan » en 1995, et plus récemment, à l'automne 2019, « L'Echo », diffusé sur plusieurs départements dans le Centre, et qui affichait un ton nettement à gauche.

Mais globalement, même si le plus souvent, il n'en restait plus qu'un, aucune parcelle du territoire ne trouvait sans quotidien. Des groupes se sont constitués. Des services ont été mutualisés. Des pages communes partagées. Mais de Lille à Marseille en passant par Lyon ou Strasbourg, chaque matin, déposé dans sa boîte aux lettres, acheté en kiosque ou en boulangerie, ou bien sûr aussi en version web, chaque Français peut lire un journal « local ». Avec, notons-le au passage, une région très gâtée : la Bretagne, où la concurrence demeure vive entre « Ouest-France » et « Le Télégramme ».

Une date historique

Depuis ce week-end, cet état des lieux est caduc. Le journal France-Antilles, créé dans les années 1960, diffusé en Guadeloupe, Martinique et Guyane, a été liquidé par le tribunal de commerce, sans possibilité de continuer l'activité en attendant un hypothétique repreneur. Un dernier numéro a été imprimé et diffusé ce samedi dont les bénéfices permettront d'abonder les primes versées aux 235 salariés tous services confondus. Une première en France, donc : des régions n'ont plus de journal quotidien local.

Que cela se produise dans les Dom-Tom explique certainement l'écho somme toute réduit que la nouvelle a rencontré en métropole.

La Guadeloupe
La Guadeloupe, avec la Martinique et la Guyane : territoires réputés paradisiaques mais désormais orphelins de leur seul quotidien d'info...

« Pendant de longs mois, l’équipe du titre fondé s’est mobilisée tous azimuts pour sauver du naufrage ce symbole important du pluralisme, de la liberté d’information et de la vie économique locale. Jusqu’au bout, la rédaction a lutté. ace à ce désastre, qui apporte un nouvel épisode à la déconfiture de l’ancien Groupe Hersant Médias, après la vente ou la disparition de l’ensemble de ses fleurons en métropole et outre-mer, c’est aujourd’hui toute la presse qui est en deuil. Une triste nouvelle pour la démocratie quand un journal met la clef sous la porte. Pour ses salariés, ses lecteurs, le tissu économique, le pluralisme et la liberté de la presse. Il illustre une nouvelle fois la fragilité de certaines entreprises du monde des médias qui doivent bénéficier d’aides justes et équitables pour être au service de la démocratie locale. Première organisation de la profession, le Syndicat national des journalistes témoigne de sa solidarité avec « France Antilles » et demande aux pouvoirs publics de tout mettre en œuvre pour la reconversion des salariés et de ne pas ajouter au gâchis de l’outil de travail un naufrage supplémentaire » a cependant réagi le SNJ.

L'état prend acte

Du côté des pouvoirs publics, on a été plus clinique. Dans un communiqué commun, « Franck Riester, ministre de la Culture et Annick Girardin, ministre des Outre-mer, prennent acte de cette décision et regrettent que la mobilisation d’investisseurs privés, aux côtés d’un soutien exceptionnel de l’Etat, n’ait pas été suffisante pour permettre un projet de reprise. (Ils) suivront avec la plus grande attention les conséquences sociales de cette liquidation judiciaire et l’accompagnement qui sera apporté aux 250 salariés du groupe France-Antilles. » Et terminent quand même par une note qui se veut volontariste. « Ils réaffirment leur mobilisation pour qu’existe une presse locale aux Antilles et en Guyane et plus généralement accompagner toutes les initiatives qui pourront contribuer à faire vivre le pluralisme de la presse et de l’information dans les territoires ultramarins. ».

Le scandale Hersant

Les plus attentifs auront remarqué un nom qui est revenu souvent dans cette première partie : Hersant.

France-Antilles fut la dernière entité du Groupe Hersant Médias (GHM), créé en 1985 de la fusion des entités du groupe fondé par Robert Hersant : la Socpresse et France-Antilles.

Certes endetté, le groupe dirigé par Philippe Hersant (fils cadet de Robert) acquiert en 2003 la Comareg, créée en 1968, et qui édite 200 éditions de Paru Vendu sur la France, un hebdo gratuit de petites annonces qui fonctionne très bien. Une machine à cash se réjouissent les dirigeants de GHM.

Mais comme ils l'ignorent déjà dans leurs journaux d'info (aucune stratégie réelle n'est définie), ils n'ont pas imaginé une seule seconde qu'Internet va balayer ce secteur comme un ouragan. La crise de 2007-2008 qui touche d'abord l'immobilier (gros annonceur traditionnel) n'arrange rien. Le Bon Coin aspire le marché des petites annonces. En 2011, la Comareg est liquidée. Le plan social (sic) le plus important cette année-là en France avec le licenciement de 1650 salariés.

Journal crise presse
Le journal du matin qu'on parcourt au petit-déjeuner : une habitude qui a peu à peu déserté les foyers

Une première vague l'année précédente avait déjà supprimé 758 postes.

Exit la machine à cash. C'est le début de la fin pour GHM.

Car en 2007, Philippe Hersant et ses hommes liges toujours aussi fins stratèges avaient réussi à emprunter 160 millions pour acquérir deux titres de presse régionale supplémentaires : et pas des moindres, à savoir « Nice-Matin » et « La Provence ».

Un empire éclaté

Bientôt, le navire prend l'eau de toutes parts. Résident fiscal en Suisse (pourquoi se gêner !), Philippe Hersant est pressé en 2012 par les banques de commencer à se séparer de ses actifs. On vous épargnera le détail. Le pôle « nord-est » qui comprend « L'Union de Reims », « L'Ardennais », « L'Est Eclair » et « L'Aisne Nouvelle » est racheté par le groupe belge Rossel. « Paris Normandie » est repris à la barre du tribunal de commerce par deux hommes d'affaires. « Nice-Matin » est repris pour sa part par ses salariés réunis en coopérative. Allié inattendu, Bernard Tapie rachète « La Provence ». A chaque fois, les plans sociaux liés à ces cession sont synonymes de saignées.

Reste France-Antilles. Plus pour longtemps. En 2017, le groupe est repris par AJR, que contrôle la nièce Philippe Hersant (et petite-fille de Robert), Aude Jacques-Ruettard. Mais c'est un sursis. « Elle investissait dans deux nouvelles imprimeries, en Martinique et en Guadeloupe, à hauteur de 5 millions d'euros et a, en deux ans, dépensé presque 19 millions d'euros, essentiellement pour renflouer la trésorerie. France-Antilles faisait face à des pertes allant de 400 000 à 500 000 euros par mois, pour un chiffre d'affaires annuel de 28 millions d'euros » raconte Rodolphe Lamy, chef de centre en Martinique, dans le dernier numéro. Mais hélas, les erreurs stratégiques se sont poursuivies. « L'absence d'une vision à long terme, cohérente, la valse des dirigeants n'ont pas contribué à donner au groupe France-Antilles un cap solide face aux enjeux de la transformation de l'information. La société AJR, sans porter l'entière responsabilité de cet échec, avait misé sur la transformation de l'outil industriel. Deux imprimeries presse ont été achetées mais lancées, très tardivement, avec presqu'un an de retard. Précipitation, manque d'anticipation, de formation : nos journaux, en Martinique, n'ont quasiment jamais été imprimés en un seul cahier. Nos lecteurs et abonnés ont subi, au démarrage, des retards considérables dans la sortie du journal. Moins d'un an après le lancement de ce nouvel outil, le tribunal a prononcé la liquidation » conclut-il.

Une exigence démocratique

Exit donc, à son tour, France-Antilles.

GHM et ses usines à gaz (mêmes les experts-comptables mandatés par les CE des journaux n'arrivaient pas, parfois, à dénouer les mécanismes qui permettaient de pomper l'argent des titres pour que du cash remonte vers la holding), GHM et l'incompétence de ses dirigeants, c'est désormais fini et bien fini.

Si d'autres groupes et donc d'autres journaux demeurent confrontés à des baisses de diffusion, à des adaptations très erratiques au monde numérique, si d'autres groupes continuent de dégraisser, fusionner, mutualiser, transformer leurs journalistes en hommes-orchestres polyvalents (rédacteurs et éditeurs et vidéastes, une main pour tweeter, une autre pour tenter d'écrire et de faire leur métier de base), il faut admettre que jusqu'alors, GHM reste le plus édifiant des désastres.

rédaction presse
Les techniques ont changé, mais les fondamentaux de l'info restent indispensables à la démocratie et ne peuvent obéir aux seules règles comptables

Sur ce, un dernier mot aussi pour les lecteurs et citoyens : à eux aussi de se manifester, en achetant le journal, certes, mais aussi à se constituer pourquoi pas en associations, afin de préciser leurs attentes. Une piste parmi d'autres… Alors que l'info est partout, l'info vérifiée, l'info de qualité, elle, se fait toujours plus rare. Aux lecteurs, aux citoyens, aux démocrates d'apporter leur pierre.

A quelques semaines des municipales, l'enjeu est crucial, sans perler d'un climat de défiance envers la presse et les journalistes qu'il faut combattre en dehors des seules considérations comptables qui guident les actionnaires.

 

 


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