La liberté de la presse et l'info de qualité toujours plus menacées sur la planète

La liberté de la presse et l'info de qualité toujours plus menacées sur la planète

Toujours plus difficile d'être journaliste dans le monde selon la FIJ

Toujours plus difficile d'être journaliste, estime la FIJ. Photo Alexander Grishin / Pixabay

« Partout dans le monde, les temps sont durs pour les journalistes. Et pour l'info de qualité. En France aussi… » Secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes, Anthony Bellanger dresse un état des lieux sans concession de l'état de la profession sur les cinq continents. Entre les entraves venant des pouvoirs politiques et la précarité économique qui touche nombre de journalistes, le droit des citoyens à être bien informé a rarement été aussi menacé. En Europe aussi, hélas.

La FIJ regroupe des syndicats de journalistes au niveau international. Au quotidien, en quoi son action diffère-t-elle par exemple d'une ONG comme Reporters Sans Frontières ?

La FIJ a été créée en 1926 à Paris, à l'initiative du Syndicat national des journalistes (SNJ). Il s'agit donc de la plus ancienne organisation mondiale de la profession et aussi la plus importante. Elle représente aujourd'hui 600.000 journalistes dans 146 pays du monde. Ce qui la distingue des ONG, c'est d'abord qu'elle est avant tout une organisation professionnelle, c'est-à-dire qu'elle ne peut avoir comme membres que des journalistes professionnels ou des travailleurs des médias en exercice. Et ensuite sa réelle représentativité : ses membres sont profondément impliqués dans les entreprises et dans les négociations avec les éditeurs afin d'améliorer les conditions de travail des journalistes, leurs salaires, la déontologie, l'égalité professionnelle, la santé, la protection et la sécurité...

C'est pour cette raison que la FIJ est aujourd'hui incontestée par les organisations internationales où elle est présente, notamment au sein des Nations Unies et dans ses différentes agences (Unesco à Paris, OIT et Conseil des Droits humains à Genève) ou encore au sein de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), basée à Vienne...

Les ONG ne sont pas des organisations professionnelles et représentatives, leurs membres ne sont pas forcément des journalistes, mais on y trouve des patrons ou des particuliers, et elles n'agissent que sur des aspects précis : protection et sécurité des journalistes, lobbying pour améliorer le droit international, etc. Cela ne signifie pas que nous ne travaillons pas ensemble dans des pays cibles, bien au contraire, mais nos objectifs ne sont pas les mêmes.

Sans être exhaustif, quels sont, en cet automne 2019, les points les plus inquiétants sur le globe en ce qui concerne l'exercice du métier (sans même évoquer les zones de guerre) ? Et en revanche, où note-t-on des progrès sensibles ?

Nous avons énormément de points sur le globe qui nous inquiètent au plus haut point. C'est malheureusement une constante depuis une vingtaine d'années. En Europe, la Turquie, la Hongrie et la Pologne continuent de maltraiter les journalistes et les élections récentes ne nous rassurent pas. Je n'oublierai pas non plus l'Italie, qui « talonne » ce trio avec Salvini et ses partenaires. En Europe, nous avons un outil, la Plateforme pour renforcer la protection du journalisme et la sécurité des journalistes, que la FIJ a mise en place avec le Conseil de l'Europe, qui nous permet d'avoir une photographie assez précise des attaques contre la profession. L'avantage de cette plateforme est d'une part de dénoncer toutes les attaques, mais aussi d'interpeller les gouvernements sur leurs actions pour en finir avec ces menaces. Tout est documenté et transparent.

35 alertes concernent la France

Bien entendu, j'évoquerai rapidement nos graves inquiétudes pour nos collègues au Moyen Orient (Palestine, Yémen), en Afrique (Somalie, République démocratique du Congo ou Cameroun), en Asie (Hong-Kong, Bangladesh, Philippines) ou en Amérique Latine (Mexique, Colombie et bien entendu au Brésil).

Je rappelle que trois journalistes sont assassinés tous les quinze jours dans le monde et que les outils pour stopper ce carnage sont souvent inefficaces, d'où la proposition de la FIJ _ accompagnée de l'ensemble des organisations mondiales de patrons _ de faire voter une Convention sur la sécurité et la protection des journalistes (ICI). Nous travaillons actuellement avec les diplomates des Nations Unies pour que ce texte soit voté par l'assemblée générale de l'ONU. Nous y retournons d'ailleurs dans quelques semaines. On ne travaille pas pour la FIJ, mais pour tous ces collègues (et leur famille) qui tombent sans qu'aucune enquête sérieuse ne soit mise en place pour arrêter les assassins de journalistes. Neuf assassinats sur dix ne font l'objet d'aucune enquête, selon l'Unesco.

La FIJ s'est inquiétée de la situation en France ? Pourquoi ?

La FIJ suit de très près la situation en France qui se dégrade aussi depuis quelques années. Les journalistes sont pris pour cible de plus en plus et ne peuvent plus faire leur travail comme ils pouvaient le faire autrefois. Bien entendu, les crises sociales nationales (Gilets jaunes, Loi travail...) ont été documentées et de nombreux journalistes sont devant les tribunaux actuellement, soit parce qu'ils ont porté plainte pour agression, soit parce qu'on leur interdisait de couvrir des manifestations ! C'est le monde à l'envers.

La plateforme du Conseil de l'Europe décrit par le menu toutes ces attaques et à plusieurs reprises le gouvernement y a répondu : depuis avril 2015, il y a eu 35 alertes déposées pour des cas très précis : « Atteintes à la sécurité et à l’intégrité physique des journalistes » : 8 cas; « Harcèlement et intimidation de journalistes » : 7 ; « Autres actes ayant des effets dissuasifs sur la liberté des médias » : 20. Toutes ces alertes sont disponibles sur le site (France) et elles sont incontestables.

Cela fait beaucoup pour un pays comme la France...

«Le diable se cache dans les détails»

Au-delà des contextes politiques nationaux, la précarité des journalistes est-elle une entrave en soi à l'information et à la liberté de la presse ?

Absolument. Si un journaliste n'a pas les moyens matériels et financiers de remplir son devoir d'informer, c'est le droit de chaque citoyen d'être bien informé qui en pâtit. C'est ce que la FIJ a rappelé lors de son 30e congrès mondial de Tunis en préambule de la Charte mondiale d'éthique des journalistes, un texte historique voté à l'unanimité en juin dernier : « Le droit de chacun.e à avoir accès aux informations et aux idées, rappelé dans l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits Humains, fonde la mission du journaliste. La responsabilité du/de la journaliste vis-à-vis du public prime sur toute autre responsabilité, notamment à l’égard de ses employeurs et des pouvoirs publics. Le journalisme est une profession, dont l'exercice demande du temps et des moyens et suppose une sécurité morale et matérielle, indispensables à son indépendance. La présente déclaration internationale précise les lignes de conduite des journalistes dans la recherche, la mise en forme, la transmission, la diffusion et le commentaire des nouvelles et de l'information, et dans la description des événements, sur quelque support que ce soit. »

Anthony Bellanger, Secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ)
Anthony Bellanger, 46 ans, a été journaliste au Courrier de l'Ouest (Angers) de 1998 à 2014. Adhérent du SNJ, majoritaire dans la profession en France, il en intègre le Comité national en 2005, le Bureau national en 2008, et devient en 2011 le Premier secrétaire général du syndicat. Depuis 2015, il est Secrétaire général de la FIJ dont le siège se situe à Bruxelles. Anthony Bellanger est par ailleurs docteur en histoire médiévale. Ne pas confondre avec son homonyme, spécialiste des relations internationales, qui collabore à BFMTV et Radio France.

On a pu penser il y a dix ou quinze ans qu'Internet serait un espace prometteur pour les journalistes, notamment dans des pays où leur liberté est précaire. Etait-ce une illusion ? 

Non, ce n'était pas une illusion tant l'Internet a bouleversé le paysage médiatique en Afrique ou en Asie du Sud par exemple. Sur le plan technique. Car produire une information coûte aujourd'hui moins cher qu'auparavant. Mais le diable se cache dans les détails et les conditions d'exercice des journalistes, elles, n'ont pas vraiment changé : sans bonnes conditions de travail, sans un salaire décent et sans un respect total d'une éthique, le support n'a aucune influence sur la qualité de l'information. Le numérique n'est qu'un support de plus et peut permettre l'accès à l'information à tous, mais il voit aussi croître la désinformation, qui prend parfois une place plus importante. Les « fake news » ne sont pas du journalisme, par définition, et, pourtant, les journalistes n'ont jamais passé autant de temps à justifier leur professionnalisme et la véracité de leur travail. 

Partout dans le monde, les temps sont durs pour les journalistes et pour l'information de qualité. Et je crains que ce ne soit que le début.