Le plaidoyer de Gérard Fuchs (I)

Le plaidoyer de Gérard Fuchs (I)

Et si la gauche gagnait la bataille de la mondialisation

Le défi du XXIe siècle

Premier volet d'un long entretien avec Gérard Fuchs. Ancien député socialiste, chercheur, il ne désespère pas de la gauche et mieux : il voit dans la mondialisation aux effets pour l'heure dévastateurs un terreau pour la reconstruire. Des défis synonymes d'espérance. 

Ancien parlementaire (à l'Assemblée nationale et au parlement européen), diplômé de Polytechnique, Gérard Fuchs a été chercheur au CNRS en physique d'abord, en économie ensuite (après tout, dans ces deux domaines, tout est question de rapport de force comme de juste équilibre), et il fut par ailleurs un haut dirigeant du Parti socialiste auquel il adhéra dès 1974 (membre du Comité Directeur puis du Bureau exécutif, Secrétaire international de 1988 à 1995).

Gérard Fuchs
Gérard Fuchs invite la gauche à affronter le défi de la mondialisation. Photo : Fondation Jean Jaurès.

Mais Gérard Fuchs présida également l'Office National d'Immigration et plus récemment, ce grand voyageur occupa la fonction de Responsable International de la Fondation Jean Jaurès (2006-2015). Il y a toujours en charge le secteur de l'Asie.

Il a publié plusieurs ouvrages parmi lesquels : Ils resteront, le défi de l'immigration (Syros, 1987), L'Europe contre la mondialisation (L'Harmattan, 1996) et plus récemment, Mondialiser la gauche (L'Harmattan, 2017). Dans ce dernier livre, Gérard Fuchs constate qu'il existe un autre choix que d'accepter ou de refuser la mondialisation actuelle : celui d'en infléchir le cours en obtenant l'introduction de règles mondiales choisies sur la base de deux critères, leur capacité à assurer la survie de la planète et davantage de justice dans la répartition des richesses.

Il nous accorde un long entretien. Pour évoquer la mondialisation et comment la gauche si elle adapte sa stratégie peut s'atteler à en infléchir le cours, mais aussi pour répondre à nos questions sur l'état de la gauche d'aujourd'hui, deux ans après le séisme de 2017, ou encore aborder la question de l'immigration. Liste non exhaustive.

Dans ce premier volet, Gérard Fuchs remonte aux sources et en quelque sorte, définit le corpus des chapitres suivants. 

Tout commence en 1789

La Gauche est un courant politique aussi vieux que la Révolution de 1789 et la Déclaration des Droits de l’Homme. On peut y adhérer par tradition familiale : l’héritage d’un aïeul mineur ou d’une institutrice. Souvent aujourd’hui, c’est le résultat d’un choc personnel : la confrontation à des situations d’injustice inacceptables.

La Gauche est un courant de pensée fondé d’abord sur deux refus : le refus d’un monde organisé autour de la seule recherche du profit, au mépris des tragédies humaines ou environnementales qu’elle engendre ; le refus d’un monde totalitaire où toute déviance, toute critique du pouvoir, conduit son auteur(e) dans un camp de « rééducation » dont peu reviennent ! 

La Gauche se définit par ses valeurs : l’égalité des droits et des devoirs, l’égalité des chances à tous les moments de la vie ; la liberté mais aussi la fraternité et la solidarité ; des valeurs que l’on peut finalement résumer par une seule : le respect de la dignité humaine.

Porteuse de l’espérance des moins favorisés, la Gauche française - partis, syndicats, associations diverses - peut être fière de son bilan historique, résultat de combats communs au fil des Républiques successives : l’obligation scolaire, qui a mis fin au travail des enfants ; la réduction des heures de travail et les congés payés, qui ont permis d’ouvrir la vie de tous aux horizons de la culture, du sport, des activités qui permettent l’épanouissement personnel ; l’accès gratuit aux soins de santé et à une retraite décente ; l’organisation à Paris d’une rencontre historique d’Etats décidant de premiers objectifs chiffrés pour la lutte contre le réchauffement climatique.

La Gauche ne peut pas mourir

Forte de ce passé, la Gauche ne peut pas mourir. Elle peut cependant momentanément décevoir.

A partir des années 1970, l’introduction des robots dans l’industrie a provoqué de premières vagues de licenciement. Puis est intervenu la généralisation du libre échange des biens et des services, qui a favorisé les délocalisations et de nouvelles pertes massives d’emplois.

Je n’oublierai jamais le rassemblement de la Bastille après l’élection de François Mitterrand : c’était la majorité de la France, celle des moins favorisés, qui se rassemblait et se trouvait à nouveau reconnue. Mais malgré la mise en oeuvre des réformes promises, de la retraite à 60 ans à la cinquième semaine de congés payés, la majorité de Gauche arrivée au pouvoir échouait à faire reculer le chômage : les hausses de salaires promises et mises en place profitaient plus aux importations qu’aux créations d’emplois ! Dans les années 30, les gouvernements de Gauche étaient confrontés aux fuites clandestines de capitaux, ce qu’on appelait alors le « Mur de l’argent ». A partir des années 80, la Gauche s’est heurtée au « Mur de la mondialisation ».

Internet et les cargos géants ; les deux faces de la mondialisation
Un "nouveau monde" qui est un avatar de la Droite

Pour autant, ceux qui se sont présentés aux français en 2017 comme les représentants d’un nouveau monde « et de Droite et de Gauche » et qui ont gagné l’élection présidentielle sur cette base, ne peuvent plus cacher aujourd’hui qu’ils sont simplement un nouvel avatar de la Droite.

Le dernier livre de Gérard Fuchs
Un titre explicite... Mais toujours, la fidélité à Jean Jaurès !

Les réalisations de la Gauche ont été historiquement financées par deux impôts, créés et développés au fil des décennies : un impôt progressif sur les revenus, avec in fine les mêmes taux pour les revenus du capital et ceux du travail ; un impôt sur la fortune, financière et immobilière. Ces deux impôts ont été, dès le lendemain des présidentielles, dévoyés au bénéfice des plus riches.

Une stratégie à définir

Citoyens et citoyennes sentent bien aujourd’hui, et l’expriment de plus en plus, que tous les acquis passés sont menacés. La disparition du communisme soviétique a suscité peu de regret. Mais elle a permis au capitalisme d’étendre son emprise, favorisée par la libre circulation des capitaux et les nouvelles percées technologiques : le mariage des robots et d’internet remet tout en question, y compris la dimension jusqu’ici essentiellement nationale des combats sociaux et politiques.

La Gauche ne peut pas mourir : encore faut-il pour cela qu’elle accepte de redéfinir ses objectifs et sa stratégie face à un capitalisme mondialisé, toujours indifférent aux drames humains qu’il génère et, de plus, indifférent à la lutte contre un réchauffement climatique dont il porte pourtant l’entière responsabilité.