Le plaidoyer de Gérard Fuchs (7) : « Enfin repousser l'extrême-droite »

Le plaidoyer de Gérard Fuchs (7) : « Enfin repousser l'extrême-droite »

Combattre l'extrême droite

La gauche peut endiguer le vote RN

Volet n°7 de notre entretien avec Gérard Fuchs. Ancien député socialiste, chercheur, il ne désespère pas de la gauche et voit dans la mondialisation aux effets pour l'heure dévastateurs un terreau pour la reconstruire. Après avoir évoqué l'histoire du PS, la nécessaire union des gauches et des Verts, le défi européen, Gérard Fuchs a listé des priorités pour l'action internationale et énoncé les bases d'une gauche mondiale au XXIe siècle. Ici, il explique comment cette gauche « modernisée » et réaliste peut endiguer le vote d'extrême-droite.

Lorsque j’ai parlé jusqu’ici de la Gauche française, et donc inévitablement de la Droite actuellement au pouvoir, je me suis exprimé comme si ces deux entités couvraient la totalité du champ politique de notre pays : il n’en n’est évidemment rien ! Il est vrai qu’elles se sont, depuis la mise en place de la Constitution de la Ve République et de son régime présidentiel, partagé l’accès à la Présidence et à la réalité du pouvoir. Il existait bien un « Centre » plus ou moins divisé : mais la plupart de ses dirigeants se sont généralement ralliés à la Droite après les Présidentielles. Et les groupes situés aux deux extrêmes n’ont longtemps joué qu’un rôle marginal.

Le tournant de 2002

La Présidentielle de 2002, qui a vu au second tour s’affronter Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen, a apporté une première rupture du paysage passé. Certains ont interprété ce résultat comme un accident, je l’ai considéré comme un avertissement ! Ce n’était pas que le bilan de Lionel Jospin ait été mauvais : les emplois jeunes ont donné un CV puis un emploi à des centaines de milliers de moins de 25 ans ; et le passage aux 35 heures a amélioré la vie quotidienne de tous, tout en créant un nombre élevé de postes de travail, contrairement à ce qu’a dit la Droite de l’époque.

Jospin
En 2002, le bilan de Lionel Jospin n'était pas mauvais. Mais quel était le projet ?

Mais une chose m’avait inquiété dans la campagne : c’était l’absence d’un projet. Un électeur de droite n’est, par essence, pas trop mécontent de sa situation. Un électeur de Gauche a besoin qu’on lui propose la perspective d’un monde meilleur, sinon pour lui, au moins pour ses enfants. Le tristement célèbre propos du candidat PS, « l’Etat ne peut pas tout », a fait du mal ! L’électeur de Gauche n’est pas un imbécile : il a compris à son détriment que la mondialisation existe ! Mais il garde l’espoir qu’une autre société soit possible, faisant passer la recherche du mieux-être de tous avant la recherche du profit.

Gérard Fuchs
Désormais conseiller du président de la Fondation Jean Jaurès, Gérard Fuchs regrette que le président Macron fasse le parie d'un nouveau duel avec le RN au second tour de 2022...

Si l’espérance disparaît, alors il n’est plus de solution que le repli sur soi, sur la Nation, sur son territoire, sa langue, sa culture, ses coutumes. Et tout ce qui n’est pas cela, les étrangers, les immigrés même de longue date, leurs enfants, deviennent des concurrents, et rapidement des ennemis. L’espoir n’est plus dans la Gauche mais dans l’Extrême Droite, le vote pour le Front National hier, le Rassemblement National aujourd’hui, devient possible !

Nous sommes actuellement au bord du gouffre, dans une situation que la France a déjà connu dans le passé, où le patriotisme se voit remplacé par le nationalisme, l’amour des siens par la haine des autres. Et présentement, le Président de notre pays ne déteste pas le paysage politique actuel, car il favorise sa réélection !

Les scores électoraux du RN ont pour moi trois ressorts :

- le premier ressort est un racisme primaire. Celui-ci a un fond ancien d’antisémitisme et un fond plus récent lié à la décolonisation et à la guerre d’Algérie. Toutes les statistiques utilisées pour dénigrer les immigrés sont pourtant des manipulations. Je prendrai un seul exemple, celui qui me révolte le plus : les immigrés auraient un taux de délinquance très supérieur à celui des Français dits « de souche ». Si l’on se borne à regarder la population de nos prisons, l’affirmation apparaît fondée. Mais d’abord, il faut retirer du décompte les étrangers en situation irrégulière, qui ont commis un délit mais n’ont menacé ni la sécurité des personnes ni celle des biens ! Ensuite la population des immigrés est très largement masculine, et la part des hommes dans les prisons est de 97%. Enfin et surtout, il faut regarder la catégorie sociale des immigrés, qui est le plus souvent celle des défavorisés, celle qui fournit 50% des emprisonnés ! La prise en compte de toutes ces données conduit à la conclusion qu’il n’y a pas plus de délinquants chez les étrangers en France que chez les Français !

Savoir dialoguer avec nos électeurs

- le second ressort est le sentiment de nombre de citoyens, y compris parmi les électeurs de Gauche, de n’être plus écoutés, et donc plus considérés ! Il y a là une part d’injustice : les responsables de la Gauche gagnante de 1981 avaient bien su écouter ; son programme répondait à la plupart des attentes. Par contre elle avait insuffisamment pris conscience de la force du capitalisme mondial qui allait contrecarrer ses projets. Et ensuite, j’essaie de le dire avec délicatesse, si les élus de gauche de 1981 étaient majoritairement des militants de terrain, qui connaissaient bien les difficultés de leurs électeurs et étaient capables de dialoguer avec eux, au fil des élections successives, le nombre de ceux qui pensaient que leur devenir se jouait à Paris a peut-être pris par trop d’importance…

combattre l'extrême droite
Redonner du sens aux mots et aux valeurs...

- Le dernier ressort est qu’au fil du temps, l’adaptation au réel de la Gauche s’est faite davantage par la modération du projet que par la volonté de changer la nature de la mondialisation en cours ! Si cette appréciation est juste, comme je le pense, le devoir de la Gauche, ou « des Gauches » actuelles pour commencer, est d’inclure dans leurs objectifs les changements à obtenir au niveau mondial : j’ai donné dans la partie 5 de cet entretien quelques propositions en ce sens. Mais il faut aussi penser aux structures et à la stratégie mondiale nécessaires pour se donner les moyens de réussir !

Une chance existera alors de retrouver l’adhésion et la motivation de beaucoup, y compris parmi les électeurs ayant basculé au Rassemblement National, afin qu’ils rejoignent la famille politique qui est la leur !

Pour retrouver les premiers volets de l'entretien

Partie 1

Partie 2

Partie 3

Partie 4

Partie 5

Partie 6

 

Ancien parlementaire (à l'Assemblée nationale et au parlement européen), diplômé de Polytechnique, Gérard Fuchs a été chercheur au CNRS en physique d'abord, en économie ensuite (après tout, dans ces deux domaines, tout est question de rapport de force comme de juste équilibre), et il fut par ailleurs un haut dirigeant du Parti socialiste auquel il adhéra dès 1974 (membre du Comité Directeur puis du Bureau exécutif, Secrétaire international de 1988 à 1995).

Mais Gérard Fuchs présida également l'Office National d'Immigration et plus récemment, ce grand voyageur occupa la fonction de Responsable International de la Fondation Jean Jaurès (2006-2015). Il y a toujours en charge le secteur de l'Asie.

Il a publié plusieurs ouvrages parmi lesquels : Ils resteront, le défi de l'immigration (Syros, 1987), L'Europe contre la mondialisation (L'Harmattan, 1996) et plus récemment, Mondialiser la gauche (L'Harmattan, 2017).livre fuchs

 Dans ce dernier livre, Gérard Fuchs constate qu'il existe un autre choix que d'accepter ou de refuser la mondialisation actuelle : celui d'en infléchir le cours en obtenant l'introduction de règles mondiales choisies sur la base de deux critères, leur capacité à assurer la survie de la planète et davantage de justice dans la répartition des richesses.


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Photo du meeting de Marine Le Pen : Blandine Le Cain sous licence creative commons

Photo de Lionel Jospin : Marie-Lan Nguyen sous licence creative commons