Le plaidoyer de Gérard Fuchs (6) : « Les bases sociales d'une Gauche mondiale »

Le plaidoyer de Gérard Fuchs (6) : « Les bases sociales d'une Gauche mondiale »

Le monde du travail

Travailleurs et précaires doivent se reconnaître dans la gauche

Volet n°6 de notre entretien avec Gérard Fuchs. Ancien député socialiste, chercheur, il ne désespère pas de la gauche et voit dans la mondialisation aux effets pour l'heure dévastateurs un terreau pour la reconstruire. Après avoir évoqué l'histoire du PS, la nécessaire union des gauches et des Verts, le défi européen, Gérard Fuchs a listé des priorités pour l'action internationale et suggéré que via le G20, l'ONU et des institutions comme l'OIT ou l'UNESCO voient leurs prérogatives renforcées. Il énonce ici les bases sociales et sociologiques d'une gauche internationale au XXIe siècle.

Nos aïeux politiques du XIXe siècle, qu’ils se réclament alors de Marx, de Bakounine, de Proudhon ou d’un féminisme naissant, vivaient avec une vision beaucoup plus mondialisée que celle de la Gauche d’aujourd’hui ! La création de l’Association Internationale des Travailleurs, en 1864, en est le témoignage : fondée par des Anglais, Français, Allemands et Italiens, elle avait dès 1867 des membres suisses, belges, espagnols, hollandais, autrichiens et américains ! Le cœur de sa base était les ouvriers - quelle que soit leur nationalité évidemment – et, plus largement, les victimes et les « laissés pour compte » du capitalisme industriel et du « progrès » de l’époque. Ses deux premiers objectifs étaient la fin du travail des enfants et la journée de huit heures !

La critique du capitalisme n'est pas périmée

Aujourd’hui, on essaie de nous faire croire, en France et ailleurs, que toutes les analyses passées du capitalisme sont périmées.

Gérard Fuchs
Pour Gérard Fuchs, la gauche doit toujours et encore faire passer l'humain avant le profit. Photo Fondation Jean Jaurès.

Certes, il est indiscutable que le nombre d’ouvriers s’est réduit chez nous, entre 1970 et aujourd’hui, de 8 millions à moins de 5 millions de personnes, tandis que le nombre d’emplois dans les services croissait de 11 à 20 millions (le nombre de chômeurs, qu’il ne faut pas oublier, passant quant à lui de 500 000 à 2 millions !).

Mais il faut aller au-delà de ce constat. Il existe aujourd’hui une catégorie nouvelle de salariés, que j’appelle les salariés « exposés » : ceux dont le poste est menacé de disparition du fait de l’abandon de certains modes de fabrication (on ne construit plus les ailes d’avions en métal mais en carbone), du fait d’un changement technologique (on passe du papier-stylo à l’informatique), du fait de délocalisations dans des pays à bas salaires (on recherche des coûts moins élevés). Tous ces salariés se reconnaîtront dans la Gauche si celle-ci rappelle qu’elle fait passer l’humain avant le profit et qu’il existe des réponses à leur situation (recréer un organisme de planification, mettre plus d’argent pour une formation continue, mettre plus d’argent pour une recherche publique permettant de glisser vers des productions à technologies avancées…).

nouvelles formes de pénibilité
De nouvelles formes de pénibilité à prendre en compte...

Par ailleurs, il faut sortir de l’assimilation pénibilité-ouvrier. Peut-on dire que l’activité répétitive d’une caissière de supermarché ou celle d’un travailleur sur écran n’est pas pénible ? L’un des éléments clés du conflit en cours concernant notre système de retraite se situe là : d’un côté, un Président de la République hors du réel qui, au nom d’une égalité formelle niant la pénibilité, veut faire disparaître toute différence de traitement liée à ce point ; d’un autre côté, les salariés concernés qui, connaissant les difficultés de leur travail, considèrent à juste titre comme de l’ignorance et du mépris leur négation ! Il est vrai que quand on se considère comme « Premier de cordée », on n’attend des autres que de suivre sans discussion !

J’ai envie alors de dire très simplement, que la base sociale de la Gauche d’aujourd’hui en France est formée de tous ceux qui ont des difficultés de vie et qui ne sont pas écoutés.

Une nouvelle classe ouvrière dans le monde

Mais je veux aussi parler du Monde. L’un des résultats des délocalisations a été de créer, dans les pays intermédiaires d’abord (les pays du bassin méditerranéen pour l’Europe), puis dans les pays d’Asie y compris les plus pauvres, enfin plus récemment en Afrique, une véritable nouvelle classe ouvrière.

Le travail des enfants : un fléau toujours d'actualité
Le travail des enfants, un fléau toujours d'actualité...

Et trop souvent, ses conditions de travail sont celles de notre XIXe siècle, travail des enfants inclus ; les préconisations de l’ONU et de l’OIT sont superbement ignorées ; et le respect formel de ces dernières, souvent constaté dans certains régimes à parti unique, n’est trop souvent qu’un leurre !

Un point important mérite alors d’être signalé : très souvent, notamment dans les pays les plus pauvres, les nouveaux ouvriers sont des ouvrières. C’est vrai notamment dans le textile, en particulier dans les pays asiatiques où existe une tradition féminine très ancienne de tissage de vêtements et de tissus de toute sorte. Une fois cette habileté reconnue, les ouvrières peuvent, dans les pays plus avancés, être réorientées vers la fabrication des objets informatiques les plus modernes, ordinateurs ou portables ! Ce qui ne veut pas dire nécessairement, reconnaissance d’une qualification plus élevée et hausse de salaire en conséquence !

bidonville
Beaucoup de nos frères humains n'ont encore chaque jour qu'une priorité : survivre

Par ailleurs, on ne peut raisonner dans ces pays en regardant seulement ouvriers et salariés : le gros de l’économie est informel et, dans les zones rurales reculées comme dans les bidonvilles urbains peuplés de réfugiés climatiques et, trop souvent, de réfugiés de guerre, le problème quotidien est un problème de survie !

Toutes ces catégories peuvent se reconnaître dans une Gauche internationale soucieuse de la réduction des inégalités et établissant des politiques de formation et de santé faisant en sorte que la dignité de tous est respectée !


Pour retrouver les premiers volets de l'entretien

Partie 1

Partie 2

Partie 3

Partie 4

Partie 5

 

Ancien parlementaire (à l'Assemblée nationale et au parlement européen), diplômé de Polytechnique, Gérard Fuchs a été chercheur au CNRS en physique d'abord, en économie ensuite (après tout, dans ces deux domaines, tout est question de rapport de force comme de juste équilibre), et il fut par ailleurs un haut dirigeant du Parti socialiste auquel il adhéra dès 1974 (membre du Comité Directeur puis du Bureau exécutif, Secrétaire international de 1988 à 1995).

Mais Gérard Fuchs présida également l'Office National d'Immigration et plus récemment, ce grand voyageur occupa la fonction de Responsable International de la Fondation Jean Jaurès (2006-2015). Il y a toujours en charge le secteur de l'Asie.

Il a publié plusieurs ouvrages parmi lesquels : Ils resteront, le défi de l'immigration (Syros, 1987), L'Europe contre la mondialisation (L'Harmattan, 1996) et plus récemment, Mondialiser la gauche (L'Harmattan, 2017).livre fuchs

 Dans ce dernier livre, Gérard Fuchs constate qu'il existe un autre choix que d'accepter ou de refuser la mondialisation actuelle : celui d'en infléchir le cours en obtenant l'introduction de règles mondiales choisies sur la base de deux critères, leur capacité à assurer la survie de la planète et davantage de justice dans la répartition des richesses.


Vous souhaitez réagir ou commenter ? Envoyez votre message sur la boîte lesitedesgauches@gmail.com ou sur la page Facebook...