Le plaidoyer de Gérard Fuchs (3)

Le plaidoyer de Gérard Fuchs (3)

L'union de la gauche en France, c'est bien, mais il faut penser plus large

Il faut aussi pense à l'Europe

Troisième volet de notre entretien avec Gérard Fuchs. Ancien député socialiste, chercheur, il ne désespère pas de la gauche et mieux : il voit dans la mondialisation aux effets pour l'heure dévastateurs un terreau pour la reconstruire. Aujourd'hui, s'appuyant sur l'actualité et le front syndical et politique s'opposant à la réforme des retraites, Gérard Fuchs plaide pour que la gauche intègre les réalités internationales dans ses réflexions. A commencer par l'Europe !

 

Gérard Fuchs
Pour Gérard Fuchs, il faut intégrer les réalités internationales... Photo Fondation Jean Jaurès

Le pays est en fusion et la gauche comme les syndicats refusent la réforme des retraites présentée par le gouvernement. Des meetings communs ont même lieu. Pourtant, vous avancez un bémol. Parce que travailler ensemble à gauche devra passer, selon vous, par une vue plus large, dépassant nos frontières ?

La Gauche se réveille au fil des semaines. Une nouvelle manifestation de masse a eu lieu dans toute la France. Les organisations syndicales, que le Président Macron avait mises de côté pour préparer ses « réformes », sont vivantes et bien vivantes : Il fallait ne rien connaître de l’histoire sociale pour imaginer leur capitulation ! Le Président éclaircit enfin son objectif principal : reculer l’âge de la retraite pour n’avoir pas à faire appel dans l’avenir à de nouveaux financements de son coût. La CFDT, qui avait tenté jusqu’au bout d’obtenir des avancées par le dialogue, bascule à son tour.

Le lendemain, dans la soirée, a lieu à Saint-Denis une rencontre de toutes les Gauches. Je me frotte les yeux en voyant à la tribune des responsables de ses extrêmes, des communistes, des socialistes, des verts. On parle des programmes que préparent chaque entité, mais aussi de rencontres à venir pour dégager des priorités communes. Une seule ombre au tableau de mon point de vue : on n’a parlé que des problèmes internes de notre pays ! 

On ne peut plus raisonner à la seule échelle nationale

Pourtant le capitalisme est mondial, la France ne peut construire une autre société en l’ignorant : il serait absurde de reproduire dans l’avenir les erreurs de 1981. Je crois moins que jamais au socialisme dans un seul pays de taille moyenne ! Quelques données concrètes alors pour justifier cette affirmation.

La France a trois grands fabricants de voitures. Une des propositions géniales du FN pour les dernières présidentielles était, après être sorti de la zone euro, de taxer les importations de voitures « étrangères » pour favoriser les ventes de « nos » voitures. Problème : tous les modèles de voitures « françaises », sauf un, sont fabriqués pour tout ou partie dans d’autres pays de l’Union européenne.

On n'assemble plus de voitures en France
Désormais, les voitures françaises sont assemblées et/ou fabriquées hors de nos frontières... On ne peut vivre en rétablissant des taxes aux frontières de l'Hexagone !

 

Taxer à nos frontières voitures ou pièces détachées revenait à nous tirer une balle dans le pied, en renchérissant les prix de vente de nos constructeurs ! Par contre, se battre pour la création d’un SMIC européen (ce que font les élus de Gauche à Strasbourg) est une excellente idée !

Il faut admettre que la zone Euro nous protège

La France a un déficit de son commerce extérieur qui approche les 60 milliards d’euros par an. La facture pétrolière à elle seule est de 46 milliards d’euros, payable en dollars. La plupart de nos importations de produits informatiques sont dans la même situation. Certes, la facture pétrolière devrait diminuer au fur et à mesure que sera mise en place une économie non carbonée. Mais j’aimerais bien que la Gauche revienne au gouvernement avant que ce réalise ce projet ! En tout cas, pour l’immédiat, et n’en déplaise au Rassemblement National, la zone Euro nous protège car elle facilite l’achat des dollars dont nous avons besoin pour financer ces déficits.

Plus globalement enfin, le budget de notre pays est, depuis des années, voté en déficit. Et celui-ci atteindra pour la première fois, l’an prochain, le fameux seuil de 3% du PIB, à partir duquel les instances européennes sont en droit de nous faire des remontrances. Les mauvaises langues, qui ont raison, disent que c’est à cause des 17 milliards débloqués par notre Président pour mettre fin au mouvement des « gilets jaunes ». Je dis pour ma part qu’avec moins d’amateurisme, nos autorités actuelles auraient pu ne pas taxer le gazole indispensable aux déplacements professionnels privés et garder le projet d’une Taxe Carbone en lui fixant des finalités bien définies : par exemple subventionner des travaux d’isolation des grands ensembles de logement collectif.

Toujours est-il que nous devons chaque année emprunter l’équivalent de 150 milliards d’euros pour combler nos déficits. La chance de ceux qui sont au pouvoir est que, compte tenu du marasme économique mondial actuel, les emprunts se font à des taux voisins de zéro. Il n’en sera probablement pas de même demain, dans une situation mondiale plus normale et avec un gouvernement de Gauche aux manettes !

L'Europe peut être bonne...

Après l’énoncé des principales contraintes qui pèsent sur les gouvernements de la France, et qui pèseront plus encore demain sur un gouvernement de la Gauche, quelles pistes doivent-elles être suivies pour les desserrer ?

Je commencerai, et terminerai pour aujourd’hui, par l’Europe. Une élection vient d’avoir lieu, les Gauches françaises se sont exprimées dans le désordre. Je veux présenter deux remarques, qui constituent pour moi un cadrage pour les réflexions communes à venir :

  • L’Union Européenne est bonne lorsqu’elle permet de meilleures protections de ses membres, ou bien des réalisations qu’aucun d’eux ne saurait faire seul. Ainsi l’euro nous donne du poids face au dollar ; le système de satellites Galiléo (un réseau de satellites de transmission et de surveillance) nous permet de rester indépendants des Etats-Unis, de la Russie et de la Chine.

  • L’Union européenne est mauvaise lorsqu’elle fait preuve de faiblesse face à un libéralisme qui ne sert que les intérêts financiers de quelques-uns. Ainsi, refuser une fusion entre Alstom et Siemens sous prétexte de conserver une concurrence interne est absurde, alors que le risque est de ne pas exister face au Etats-Unis et à la Chine ! Signer des accords commerciaux qui permettent à des partenaires ne respectant pas nos normes environnementales, souvent déjà insuffisantes pour notre santé ou la préservation des espèces, est inacceptable ! .

L’Europe et ses institutions sont critiquables mais elles progressent. Le Monde hélas devient au fil des décennies une jungle, où la force prend de plus en plus le pas sur le Droit. Il nous faut là aussi des propositions.

 

--> Le premier volet de cet entretien à retrouver ICI

--> Le deuxième volet de cet entretien à retrouver LA
 

Ancien parlementaire (à l'Assemblée nationale et au parlement européen), diplômé de Polytechnique, Gérard Fuchs a été chercheur au CNRS en physique d'abord, en économie ensuite (après tout, dans ces deux domaines, tout est question de rapport de force comme de juste équilibre), et il fut par ailleurs un haut dirigeant du Parti socialiste auquel il adhéra dès 1974 (membre du Comité Directeur puis du Bureau exécutif, Secrétaire international de 1988 à 1995).

Mais Gérard Fuchs présida également l'Office National d'Immigration et plus récemment, ce grand voyageur occupa la fonction de Responsable International de la Fondation Jean Jaurès (2006-2015). Il y a toujours en charge le secteur de l'Asie.livre fuchs

Il a publié plusieurs ouvrages parmi lesquels : Ils resteront, le défi de l'immigration (Syros, 1987), L'Europe contre la mondialisation (L'Harmattan, 1996) et plus récemment, Mondialiser la gauche (L'Harmattan, 2017). Dans ce dernier livre, Gérard Fuchs constate qu'il existe un autre choix que d'accepter ou de refuser la mondialisation actuelle : celui d'en infléchir le cours en obtenant l'introduction de règles mondiales choisies sur la base de deux critères, leur capacité à assurer la survie de la planète et davantage de justice dans la répartition des richesses.

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