Immigration : militants et chercheurs interpellent les parlementaires

Immigration : militants et chercheurs interpellent les parlementaires

Des gilets de migrants échoués sur les côtes

Pendant ce temps, en Méditerranée...

Alors que les parlementaires débattront de la « politique migratoire » à l'invitation du chef de l’État les 30 septembre et 2 octobre, des militants de la Ligue des Droits de l'Homme ou de « J'accueille l'étranger » et des universitaires ont préparé un vade-mecum pour « alimenter positivement » les discussions, espèrent-ils. D'autres regrettent par ailleurs que la question de l'intégration, son corollaire, ne soit pas clairement posée.

Quels sont les chiffres en matière d'immigration ? La France est-elle trop  laxiste ? Qu'en est-il du droit d'asile ? Pourquoi ne pas consulter les immigrés eux-mêmes ? Et pourquoi ne pas parler aussi d'intégration ?

Autant de questions légitimes, autant de questions qui ont amené des prises de position d'acteurs et d'observateurs.

« Le 30 septembre et le 2 octobre se tiendra à l’Assemblée nationale puis au Sénat le premier débat parlementaire annuel sur la politique migratoire. Nous nous permettons de vous adresser ce vade-mecum rappelant des données factuelles pour rétablir certaines vérités (...). Nous ne sommes que quelques-uns parmi des milliers de citoyens qui accompagnent des étrangers dans la défense de leurs droits fondamentaux, ou plus simplement qui les accueillons chez nous. » Ainsi débute par exemple le document que s'apprêtent à transmettre aux parlementaires des militants de différentes associations et ONG, ainsi que des universitaires ou de simples particuliers.

Le texte dans son intégralité est à retrouver ici.

Dans le détail, les principaux points de cette adresse sont les suivants.

La France est-elle humaniste, voire laxiste ? « C’est ce qui a été sous-entendu il y a quelques jours par le chef de l’État. Nous entendons régulièrement, d’une part, que la France serait « le deuxième pays européen en termes de demandes d’asile » et d’autre part que notre pays serait l’un des seuls à avoir une croissance des demandes, alors qu’à l’échelle européenne la tendance est à la baisse. Il nous semble utile de rappeler la réalité des chiffres. D’une part, la France est certes en deuxième position en termes de demandes « brutes », mais il est impératif de rapporter ce chiffre à la population de chaque pays. Le seul indicateur valable est le nombre de demandeurs par millions d’habitants, et cette fois nous redescendons au… 9e rang européen ! La Suède, l’Allemagne, l’Islande, le Luxembourg, le Liechtenstein, Malte, la Grèce et Chypre accueillent proportionnellement largement plus de demandeurs d’asile que la France. D’autre part, sommes-nous le seul pays à voir le nombre de demandes continuer à croître ? Non plus… Entre 2017 et 2018, il y a eu +20% de demandes d'asile en France. Mais il y a 8 pays qui ont une croissance plus élevée. Le Portugal (+22%), la Slovénie (+95%), les Pays-Bas (+27%), Malte (+26%), Chypre (+70%), l'Irlande (+26%), la Belgique (+29%), ou encore l'Espagne (+70%). »

Quid du droit d'asile ?

Le droit d’asile est-il dévoyé ? « Oui, il est dévoyé par la France, par l’Europe, qui refusent d’ouvrir des voies légales d’immigration, qui bafouent les principes d’égalité des droits de l’Homme. En tant que Français, je peux accéder à cent quatre-vingt huit pays sans même avoir besoin d’un visa. Ne fuyant ni la guerre ni la misère, toute installation dans un autre pays ne serait rien d’autre qu’une émigration économique, ou « de confort ». Un Afghan, lui, ne peut se rendre que dans une trentaine de pays sans visa, et aucun de ces pays n’est européen. »

Faut-il absolument renvoyer les déboutés du droit d’asile ? « Autre argument pernicieux, ce serait « pour leur bien », donc par vocation humaniste qu’il faudrait intensifier les expulsions des personnes qui n’ont pas pu obtenir un titre de séjour en France. Mais qui sont ces « déboutés du droit d’asile », ces « sans-papiers » ? Nous les côtoyons, nous les accompagnons, nous pouvons témoigner que ce sont des hommes, femmes et enfants qui n’ont qu’une seule aspiration : vivre sereinement parmi nous. »

Un sujet européen

« Les Français en ont assez de l’immigration » « Nous craignons déjà d’entendre ces mots lors des débats, tellement nous les avons entendus lors de certaines prises de parole. L’immigration est un sujet européen, et aux dernières élections européennes les deux partis arrivés en tête ne représentent ensemble qu’un peu plus de 11% du corps électoral, et 9% des français de plus de 15 ans. Quand vous vous exprimerez le 30 septembre et le 2 octobre, gardez en tête qu’au mieux vous ne pouvez parler qu’au nom d’un dixième des français. Personne n’est légitime à parler au nom de tous les Français. Nous qui vous interpellons par ce courrier, nous ne sommes qu’une poignée de citoyens, nous ne représentons que nous-même, mais nous vous demandons de ne pas oublier qu’il y a aussi une France qui accueille, qui héberge, que ce soit en ville ou dans les zones rurales. Une France qui regrette profondément de devoir pallier les carences de l’État. »

Un débat sur l’immigration… sans les immigrés ? « En même temps, nous constatons amèrement que, sauf erreur, les débats vont se tenir sans qu’à aucun moment la parole ne soit donnée aux principaux concernés, à savoir les immigrés. Ce manque nous semble symptomatique de la déconnexion de nombreux parlementaires avec la réalité du terrain de l’immigration, celle que nous vivons au quotidien. Certes, certains d’entre vous vont parfois à la rencontre des demandeurs d’asile, des mineurs isolés, des sans-papiers, nous n’en doutons pas, mais est-ce le cas pour la majorité d’entre vous ? Vous vous apprêtez à débattre d’un sujet qui touche des milliers d’hommes, femmes et enfants, vous allez discuter de leurs perspectives d’avenir, de leurs parcours, des raisons qui les ont poussés à quitter leur pays, des raisons qui les ont fait choisir la France, de pourquoi elles restent et des droits auxquels elles ont droit. Donc nous vous invitons, députés, sénateurs, à aller discuter, hors caméra, dans un simple échange humain, ne serait-ce qu’une heure avec ceux que l’on nomme migrants, réfugiés, exilés, sans-papiers, mais qui sont avant tout des hommes, femmes et enfants. »

Et quid de l'intégration ?

Dans le même temps ou presque, questionnés par le site Atlantico, deux universitaires et chercheurs spécialistes de l'immigration, regrettent que la question de l'intégration ne soit pas, pour l'heure, mise en avant.

« Les déclarations d'Emmanuel Macron, s'il montre qu'il veut parler directement du sujet de l'immigration restent floues. Il ne traite pas du sujet de l'intégration ni du multiculturalisme. Est-ce cohérent de s'attaquer aux flux migratoires sans chercher à résoudre les problèmes potentiels liés à l'accueil et l'intégration des immigrés ? » questionne Atlantico.

La réponse d'Arnaud Lachaize est directe« Les deux questions sont liées. La France reçoit sur une seule année, selon les dernières statistiques de 2018, 240 000 nouveaux migrants (estimation liée aux premières cartes de séjour délivrées), et 120 000 demandeurs d’asile, sans compter les migrants clandestins. Comment voulez-vous intégrer correctement ces nouveaux arrivants dans un pays qui compte 3 à 5 millions de chômeurs, 9 millions de pauvres et 3 à 4 millions de mal-logés ? D’autant plus que les nouveaux arrivants proviennent pour la plupart de pays où les croyances, les mœurs, modes de vie, parfois la langue, sont différents de ceux de la tradition des pays d’accueil, ce qui ne peut que renforcer les difficultés d’adaptation.  Certes le président Macron n’a abordé qu’un aspect de la question en gardant le silence sur les questions d’intégration et de multiculturalisme qui sont la conséquence directe des flux migratoires. Il faut y voir une stratégie de communication. En tenant un discours de fermeté sur l’immigration, il vise à satisfaire l’opinion publique dans la perspective des prochaines élections, mais il heurte ses soutiens politiques venus de la gauche morale. Ce faisant, il limite l’ampleur du scandale qui aurait été bien plus dramatique s’il avait abordé à la fois les flux migratoires et le multiculturalisme, touchant au tabou du lien entre les deux. »

Pas de politique globale

Quant à Jacques Barou, il nuance : « La prise de parole du Président de la République concerne ce qui a été au cours des dernières années le phénomène le plus visible de l'immigration : les arrivées de flux nettement plus nombreux que ce dont on avait l'habitude jusque-là et dans un contexte de dramatisation et d'agitation émotionnelle. Ce n'est pas étonnant qu'il souligne cet aspect à quelques mois des élections municipales. Beaucoup de villes sont confrontées à des implantations désordonnées de nombreux migrants et l'opinion publique est saisie d'inquiétude face à cela. Si elle est sensible aux drames vécus par une partie des migrants, elle s'inquiète d'un désordre apparent qui laisse craindre que ces arrivées échappent à tout contrôle. Jusque-là, le président avait très peu parlé d'immigration. Il le fait sans doute pour des raisons électorales essayant de couper l'herbe sous les pieds du Rassemblement National, en dénonçant à mots couverts le « laxisme » des organisations humanitaires que beaucoup accusent d'organiser les flux (…). Il ne semble pas qu'il ait réfléchi par ailleurs à une politique globale qui intégrerait la question du devenir des immigrés et de leurs descendants dans la société française. Il se contente pour l'instant de cibler un aspect  très visible du problème : la maîtrise des flux d'arrivées. Il est vrai que les débordements observés ravivent la crainte d'autres conséquences de l'immigration passée : la situation marginalisée d'un certain nombre de descendants d'immigrés et les relations conflictuelles qu'ils entretiennent parfois avec la France. »