Rome, 1960 : un héros nommé Bikila

Rome, 1960 : un héros nommé Bikila

L'exploit de Bikila aux Jeux de Rome en 1960

Ce jour-là, le coureur aux pieds nus a stupéfié le monde

La chronique littéraire de Michel Genson. Où il est question de l'exploit du marathonien éthiopien Abebe Bikila aux JO de Rome en 1960, une épopée sportive et humaine que Sylvain Coher narre avec souffle et justesse dans son dernier roman.

Le livre de Sylvain Coher évoque l'exploit de Bikila aux JO de RomeLa nuit est lourde sur Rome, deux silhouettes presque appuyées l’une sur l’autre fendent la foule massée sur la Voie Appienne, à la lueur des torches brandies par des militaires postés à intervalles réguliers sur le parcours.

Et voici que le n°11, short rouge, maillot vert bouteille, allonge soudain la foulée, laisse sur place son compagnon d’effort, le Marocain Rhabi, pourtant l’un des favoris désignés de ce marathon des XVIIe Jeux Olympiques. Dans quelques minutes, c’est un parfait inconnu, le caporal Abebe Bikila, qui va l’emporter. Les athlètes du moment, le Russe Popov ou Zatopek, le « Tchèque Bondissant », sont loin derrière. Ce 10 septembre 1960, un quart de siècle après l‘entrée des troupes de Mussolini à Addis Abeba, c’est un Ethiopien d’allure fragile qui s’empare seul de Rome et des lauriers de la victoire, à la force des mollets et de la volonté. Sur les écrans de télévision qui crachotent des images hésitantes dans les foyers français – la mondovision n’en est qu’à ses balbutiements - le légendaire Loys Van Lee, commentateur homérique de l’athlétisme en ces années-là, s’époumone, « Allo Paris, m’entendez-vous ? ».

Celui qui a couru pieds nus

En vérité, plus personne n’entend rien au bouleversement inouï de la hiérarchie sportive jusque-là établie. Un Africain médaille d’or des J.O. Ce surgissement inattendu du continent noir sur le podium en laisse plus d’un pantois.

Mais qui est-il, cet Abebe qui a couru pieds nus par choix, qui pendant la course a négligé la plupart des ravitaillements, qui trottine encore là-bas, la ligne franchie, ses quarante-deux kilomètres et des poussières d’asphalte avalés ? Qui est-il et de quelle pâte est-il fait ? Dans sa dernière livraison, « Vaincre à Rome », Sylvain Coher offre au champion un passionnant éclairage. Un soliloque haletant, inspiré, cent-soixante cinq pages de souffle littéraire puissant pour deux heures, quinze minutes et seize secondes de mécanique musculaire et mentale hallucinante, record du monde du marathon battu.

« Je cours sur la piste de l’histoire et je recouds au fil noir peau contre peau la vieille cicatrice. » Défilent au long des chapitres les images mentales qui accompagnent l’effort. La poussière des hauts plateaux, la grosse voix du négus, Haïssié Sélassié, « Vaincre à Rome, ce serait comme vaincre mille fois. » Puis c’est le visage et la peau de Yewebdar, la femme qui l’attend, à laquelle il ne peut ramener qu’une victoire. Viennent le poids du dossard qui colle aux côtes, le jeu implacable des muscles et des tendons, les douleurs qui vont et viennent, qu’il faut apprivoiser, « on dirait parfois qu’un oursin capricieux court dans mes veines. »

C'est l'Afrique entière qui s'éveille

Mais la victoire est écrite, Bikila en est certain puisque papa l’a dit. Papa, autrement dit son entraîneur bienveillant, le Suédois Niskansen, qui a tout pensé, tout planifié, et qui piaffe dans les tribunes. Autour encore, c’est encore le bruit de la ville. A bien y écouter, c’est surtout celui de l’Afrique entière qui s’éveille.

Le rythme des phrases de Sylvain Cohen suit tout cela, il épouse l’effort, projette les images dans une tension permanente. Il faudrait ne lire ce roman que comme on court un marathon, d’un seule traite. Sylvain Coher excelle à coller ainsi aux sensations extrêmes, on l’avait déjà lu dans Carénage par exemple. Son « Vaincre à Rome » est à coup sûr un moment fort de la rentrée.

Michel GENSON

Vaincre à Rome, par Sylvain Coher (Actes Sud), 18,50 €.