PCF + surréalisme : 2 centenaires, 2 expos et 1 divorce

PCF + surréalisme : 2 centenaires, 2 expos et 1 divorce

le pcf et le surréalisme ont 100 ans en 2020

2 centenaireset 1 divorce

Le surréalisme et le Parti communiste français célèbrent chacun leur centenaire cette année. Des expositions marqueront ce double événement. Retour sur un mariage qui tourna court. Entre les deux guerres, il y avait déjà révolutionnaires et révolutionnaires.

Mai 1920. Parution des « Champs magnétiques », ouvrage considéré comme fondateur du surréalisme. Il est signé d'André Breton et Philippe Soupault.

Décembre 1920. A Tours, à l'occasion de son congrès, scission au sein de la SFIO et naissance de facto de la Section française de l'Internationale communiste (SFIC), qui deviendra le Parti communiste français.

Cent ans ont passé.

Mais le caractère historique au plein sens du terme de ces deux dates demeure : le surréalisme a bouleversé de manière irréversible la création artistique et littéraire, et tous les mouvements qui lui succédèrent furent peu ou prou ses héritiers.

De même, même s'il ne pèse plus désormais que quelques points lors des scrutins nationaux, le PCF a marqué de son empreinte l'histoire politique et sociale du pays, dès avant la Seconde guerre _ lors du Front populaire _, pendant celle-ci, dopant les effectifs de la Résistance avant même la rupture du pacte germano-soviétique, puis à la Libération, participant alors pour la première fois au gouvernement, en 1968 _ même s'il vit surgir sur sa gauche de jeunes mouvements bien plus remuants _, et enfin en 1981, en 1997, malgré une érosion de son électorat.

Deux centenaires, deux expositions

Quasiment simultanément, deux expositions « événements » vont d'ici la fin de l'année marquer ce double centenaire.

A la Bibliothèque nationale de France, est annoncée du 3 novembre 2020 au 31 janvier 2021 une exposition consacrée à la naissance du surréalisme. Réalisée en partenariat avec la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet (le grand couturier et mécène confia en son temps à André Breton le soin de repérer pour lui les œuvres d'art et manuscrits qu'il convenait d'acheter), l'exposition évoquera les principaux modes d’exploration et d’expression par lesquels s’illustra « cette révolution » : écriture automatique, rêves et sommeils, performances et provocations, tracts et déclarations… Outre de nombreux textes, dessins, photos, objets et mêmes films, seront présentées plusieurs pièces majeures : le manuscrit des Champs magnétiques, celui des Mamelles de Tirésias d’Apollinaire (qui inventa le mot « surréalisme », influença les jeunes poètes mais décéda avant que ne surgissent le mouvement Dada puis le surréalisme) et pour la première fois, le manuscrit de Nadja d’André Breton (1928), classé Trésor national.

Pour sa part, le PCF organise une exposition du 19 septembre 2020 au 6 janvier 2021, à l'Espace Niemeyer. Elle est titrée : « Le parti de l’art… Trésors donnés/trésors prêtés ».

Dans un article mis en ligne sur son site, et signé de son ancien « numéro 1 » Pierre Laurent, il est précisé que « sera mis en valeur le riche fonds d’œuvres d’art de la fédération du Parti communiste de Paris, complété par des pièces emblématiques d’artistes engagés dans les luttes ouvrières et progressistes du siècle ».

Sont annoncées notamment des œuvres (tableaux ou sculptures) de Marcel Duchamp, Pablo Picasso, Fernand Léger, André Masson, Alberto Giacometti, des œuvres réunies en 1966 ayant alors célébré le 10e anniversaire la révolution cubaine, des compositions abstraites, des photographies de Robert Doisneau, Willy Ronis, Sabine Weiss. Liste non exhaustive.

Une autre Joconde en vedette

La pièce majeure date paradoxalement de 1919 (un an avant la naissance du PCF, donc). Il s'agit de la Joconde caricaturée par Marcel Duchamp, signée LHOOQ, et qui fut offerte par Duchamp à Aragon lequel en fin don au parti en 1979.

Joconde Duchamp
La Joconde revue et corrigée par Marcel Duchamp. Datée de 1919, elle sera offerte au PCF par Aragon.

Commentaire de Pierre Laurent : « Cette exposition montre comment, grâce au dialogue permanent avec les intellectuels et les artistes, le Parti a été celui de l’ouverture et de la culture, même si cela n’a pas toujours été aussi simple. »

On appréciera que la fin de la phrase, via un euphémisme (volontaire?), atténue le début…

Car de fait, pour ne considérer que cet angle précis, les relations entre le surréalisme et le PCF furent tout sauf un fleuve tranquille.

Tout vient en fait d'un formidable malentendu.

Dans son Dictionnaire du surréalisme (Seuil, 1996), Jean-Paul Clébert rappelle au fond en une phrase de Breton (datée de 1925) l'essence même de ce malentendu : « Nous sommes bien décidés à faire une Révolution ». Et non pas LA révolution…

Chronologiquement, avant de se fondre dans le mouvement surréaliste, poètes et artistes réunis autour d'André Breton rejoignent d'abord l'informel groupe Dada, initié par Tzara en Suisse, dans les derniers mois de la guerre : les manifestations publiques dadaïstes tiennent du happening, comme on ne disait pas encore. On choque, on transgresse, on blasphème. Mais on continue à créer…

Politiquement alors, au lendemain du chaos des tranchées de 14-18 que beaucoup ont vécu en première ligne, on se situe plus dans une forme de nihilisme voire d'anarchisme.

De longues fiançailles...

Les protestations et manifestes contre la guerre du Rif, l'envie sans doute de passer à une action concrète pour faire bouger cette société rance précipitent les choses. D'abord informel, le groupe surréaliste se structure après la parution du Manifeste en 1924. Mais les adhésions s'y font en signant des pétitions et les réunions de cellule se déroulent dans des bistrots.

Aragon et Breton
Louis Aragon et André Breton : au tournant des années 1930, les deux amis ne regardent plus dans la même direction

Il faut attendre janvier 1927 pour que Breton, Aragon ou encore Péret adhèrent au PCF.

La lune de miel est éphémère. Pour la plupart, ils sont accueillis fraîchement, pour ne pas dire avec méfiance. Le PCF est déjà, sur le fond comme sur la forme « stalinisé ».

Avec le recul, disons que c'était écrit d'avance. Comment concilier l'inconciliable, le surréalisme et le réalisme socialiste ?

Dès 1930, les chemins divergent.

Quelques pont demeurent jetés entre ces continents qui s'éloignent.

Au-delà des lettres incendiaires, des propos amers, le divorce est acté définitivement en 1935 lors du Congrès des écrivains pour la défense de la culture à Paris (sic). Le suicide du poète René Crevel (exclu du PCF dès 1931), épuisé par ces luttes intestines amène les organisateurs à accepter que finalement, Breton s'exprime (son discours étant in fine lu par Eluard). Breton y prononce son historique formule et synthèse : « Transformer le monde, a dit Marx. Changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. »

... puis un divorce en plusieurs temps

On ne pouvait plus élégamment suggérer que le surréalisme n'avait plus rien à voir avec un parti politique où la liberté de créer et de s'intéresser notamment à des continents nouveaux de la pensée et de la science (comme la psychanalyse) étaient tout simplement prohibés.

Breton et Trotsky
André Breton rencontre Léon Trotsky au Mexique. . Il en découlera un Manifeste pour un « art révolutionnaire indépendant ».

Politiquement, beaucoup de surréalistes continueront à s'engager. Breton lui-même rejoint Trotsky (POI) et après la Seconde guerre, revient à l'anarchie et au pacifisme. Péret va combattre en Espagne en 1936 et demeure trotskyste jusqu'à sa mort. D'autres vont et viennent en simples compagnons de route de la gauche de la gauche, comme on ne disait pas non plus encore.

Seuls Aragon (qui a quitté le surréalisme en 1932, séjourné un an en URSS pour intégrer les instances du PCF et rejoindre la rédaction de L'Humanité), Eluard et Picasso (pour ne citer que les plus connus) demeurent activement adhérents du PCF.

Des amitiés furent ainsi à jamais brisées. Officiellement en tout cas. Aragon, par exemple, acceptera d'intervenir après la mainmise soviétique sur les pays dits de l'Est pour sauver tel ou tel surréaliste tchèque ou hongrois que les Staliniens ont arrêté et condamné. Eluard, lui, ne daigna pas bouger rappellera l'éditeur José Corti dans ses Souvenirs.

Entre-temps, en 1945, Benjamin Péret avait publié le Déshonneur des poètes dans lequel il s'en prenait violemment aux poètes de la Résistance qui avaient dévoyé la poésie, la vraie, selon lui. Un pamphlet qui aujourd'hui encore, ne lui est pas pardonné mais résume, pourtant, le fossé tout simplement « incomblable » entre surréalisme et PCF.

On espère, pour ce qui nous concerne, que l'expo présentée par les communistes d'aujourd'hui saura quand même rendre justice aux surréalistes d'avoir tenté l'impossible pari. Pensant, pour reprendre les mots de Pierre Laurent, que « le Parti serait celui de l’ouverture et de la culture ». A cette époque, ce n'était pas le cas du tout.

QUELQUES REPERES

A propos de Benjamin Péret, cet article du Site des Gauches signé de Gérard Roche.

La notice de référence sur André Breton sur le site  du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, le Maitron.

Une étude de l'historienne Carole Reynaud-Paligot sur Louis Aragon et son engagement politique.