Novembre 1918, le drapeau rouge flotte sur l’hôtel de ville de Metz

Novembre 1918, le drapeau rouge flotte sur l’hôtel de ville de Metz

Novembre 1918, un drapeau rouge flotte sur Metz

Novembre 1918, Metz voit rouge

Durant une petite semaine, en novembre 1918, au moment où les belligérants signaient l’armistice mettant un terme à la Première Guerre mondiale, un parti de marins mutins plantait le drapeau rouge aux fenêtres de l’Hôtel de Ville de Metz. Ce « Conseil des soldats et des ouvriers » écrivait un épisode bref mais méconnu marquant la fin du conflit en Moselle.

1918. Depuis octobre, la situation est devenue totalement incontrôlable pour les autorités allemandes. La défaite est inéluctable, on la sait imminente, et la situation économique désastreuse entraîne des pénuries alimentaires terribles pour la population, notamment dans les grandes centres urbains de l’Empire, et jusque dans les villes annexées d’Alsace et de Moselle. Metz et Strasbourg sont allemandes depuis 1870, elles n’échappent pas à l’effondrement en cours. L’atmosphère y est lourde, pleine d’incertitudes. Le front s’est inexorablement rapproché, les militaires en garnison ne savent plus à quels ordres obéir.

Et voici qu’au début du mois de novembre, le 9, au beau milieu du marasme général, un groupe de jeunes gens insurgés venus de la Baltique fait soudain irruption à Metz et prend possession du pouvoir municipal. Ils sont déterminés, s’avancent sous le nom de  « Conseil des soldats et des ouvriers. » Et – surprise  – les autorités dépassées laissent faire. Des affiches apparaissent dans les rues, elles disent l’insurrection mais appellent au calme, à la constitution d’un garde civique pour empêcher les pillages et les règlements de compte. C’est une manière déguisée de « soviet » qui semble s’installer, à la grande surprise des Messins eux-mêmes. D’où viennent-ils, ces inconnus qui entendent aussi soudainement prendre l’Histoire en mains ?

Des mutins lorrains

Ce sont des marins de la Baltique, venus de Kiel. Leur aventure mérite explication.Quelques semaines auparavant, l’état-major allemand aux abois avait imaginé une sorte de baroud d’honneur sur mer. Il s’agissait d’aller défier les Anglais dans un dernier combat naval. Mais les marins embarqués ne l’entendent pas de cette oreille. La proximité de la révolution russe les anime et les enflamme.

Ils désobéissent donc en bloc, refusent de mourir pour rien, désarment leurs officiers. Les mutins occupent le port de Kiel, l’un des ports militaires les plus importants du Reich à l’époque, et leur mouvement se répand comme une traînée de poudre. Vite rejoints par les syndicats, ils prennent le pouvoir à Hambourg, Brême, Leipzig, dans d’autres villes allemandes encore. Et, parmi ces mutins, on compte un nombre considérable d’Alsaciens-Lorrains. Près de 15 000 hommes, que l’on maintenait ainsi loin de leurs attaches. Beaucoup de ceux-là rêvent de rejoindre leurs provinces natales et d’y importer la lutte. C’est ainsi que des Conseils d’inspiration marxiste, bâtis peu ou prou sur le modèle de celui Kiel, voient le jour à Strasbourg, Colmar, Mulhouse, un peu partout en Alsace. Ils sont à la fois effervescents et informels, ils s’inscrivent dans le chaos ambiant de la fin du conflit, vont connaître des sorts plus ou moins longs, plus ou moins heureux. A Metz, l’expérience durera près d’une semaine.

Drapeau turc

Les mutins tentent donc d’organiser leur action, ils prennent immédiatement un premier train de mesures spectaculaires, destinées à frapper l’opinion : libération des prisonniers politiques, rétablissement des communications téléphoniques avec la France, tentatives de pallier à la pénurie alimentaire. Les officiers sont dégradés. Il faut également arborer au plus vite le signe reconnaissable du mouvement. On n’a pas sous la main de drapeau rouge, qu’importe, un drapeau turc fera l’affaire, déniché quelque part, dont on passera le croissant et l’étoile au minium et que l’on hissera à l’une des fenêtres de la façade de l’Hôtel de Ville. Image inédite pour des Messins chamboulés.

Au crépuscule de la Première guerre mondiale, Metz soudain se réveille et semble un temps montrer la voie de la Révolution
Au crépuscule de la Première guerre, Metz soudain arbore de drôles de couleurs...

 

Des soldats désarmés errent dans la ville, la population est attentive, mais les notables locaux réagissent. La tournure des événements les alarme, du coup ils en appellent à la France, « plutôt français que rouge ! »...

Car dans le même temps le mouvement fait tache d’huile, des grèves agitent un peu partout le bassin ferifère, à Hayange, Knutange, Rombas.

L’armistice du 11 accélère les choses. L’état-major français décide d’accélérer la reconquête.

Les troupes libératrices entrent dans Metz le 17 novembre, le 19 elles défilent officiellement dans la ville devant un Pétain qui, le jour même, vient d‘apprendre sa nomination au rang de maréchal. L’Alsace et la Moselle rentrent dans le giron tricolore, et à Metz le « Conseil des soldats et des ouvriers » s’efface. Il se retire aussi discrètement des mémoires.

Les quelques historiens qui s’y sont arrêtés lui ont toutefois reconnu d’avoir maintenu un semblant d’ordre dans une période chaotique, d’avoir permis une transition sans heurts majeurs dans un mont charnière de l’histoire de la Moselle.

Un récit de Michel Genson