Le « grand tric », première grève de l'histoire de France

Le « grand tric », première grève de l'histoire de France

La grève des imprimeurs de Lyon, en 1480, fut le premier conflit de l'histoire

Il y a 480 ans, une grève exemplaire.

Au printemps 1539, il y a 480 ans exactement, les ouvriers typographes lyonnais cessaient le travail. Ils entamaient le premier conflit social organisé de l’histoire hexagonale. Avec des revendications aux résonances étonnamment modernes.

Avril 1539. La soixantaine d’ateliers d’imprimerie installés à Lyon est en effervescence. Rassemblements, tension, bousculades. Depuis quelques jours, la fièvre est montée d’un cran dans les rangs des ouvriers typographes, au nombre d’environ un millier dans la ville.

Les négociations entamées avec les maîtres imprimeurs ont tourné court. Alors d’un commun accord, les compagnons ont posé leur outils. Arrêt de travail immédiat. Un mouvement de protestation collective totalement inédit, appelé à faire date. Le « grand tric » - c’est ainsi qu’on l’appellera, à cause probablement du bruit de la réglette de bois frappée sur la table pour signifier les temps de pause – marque la toute première grève de l’histoire de France. Elle durera quatre mois.

Le conflit est dur, mais comment s’est-il noué ? Dans cette première moitié du XVIe siècle, l’imprimerie est une activité jeune, avec moins d’un siècle d’existence elle cherche toujours ses marques. Lyon est d’ores et déjà devenu un centre de production de livres de première importance en Europe, devançant ses rivales historiques que sont Genève ou Venise. Des libraires-imprimeurs majeurs, Sébastien Gryphe, auprès duquel travailleront Rabelais, ou Étienne Dolet – il sera brûlé

quelques années plus tard en place de Grève à Paris pour crime d’hérésie – y exercent leur art. Et les ouvriers typographes, ceux qui composent les pages, actionnent la presse, se sont vite organisés en corporation soudée autant que redoutée. Très qualifiés, cultivés, ils portent l’épée, ont l’obligation de lire le grec et le latin. Regroupés au sein de la confrérie clandestine des Griffarins,

ils pèsent d’un poids considérable, décidant souvent des horaires de travail, des jours fériés.

Au quotidien, ils ont mis sur pied une caisse de solidarité efficace, qui vient en aide aux compagnons malades, chômeurs ou en difficulté. Mais le métier est rude, en fonction des commandes, les journées de labeur atteignent douze, parfois quinze heures.

Affrontements

Reste qu’en ce début d’année 1539, le contexte économique hexagonal se montre chancelant, avec des répercutions immédiates sur l’emploi. Les maîtres-imprimeurs n’échappent pas à la crise, ils en viennent du coup à remettre en cause les acquis des salariés. En premier lieu, ils s’attaquent au principe de « pain, vin et pitance », qui les oblige à nourrir leur personnel durant la pause de midi. Des discussions tendues s’ensuivent, la situation s’envenime, les typographes lyonnais cessent donc le travail.

Ils le font avec des revendications fermes, affirmées haut et fort : hausse des salaires, respect du repas méridien, mais aussi refonte du statut des apprentis. Un autre problème se pose là. D’après les règles du métier, un postulant doit subir une formation de trois ans avant d’être habilité à manipuler les lettres et à composer les pages. Or la tentation est grande de faire travailler les novices en lieu et place des ouvriers patentés, sachant qu’ils sont plus malléables et moins rémunérés. Les grévistes entendent faire cesser ces dérives.

Mais chacun reste sur ses positions. La grève prend vite de allures d’affrontement.

Le roi s’en mêle

Durant des semaines, les Griffarins vont sillonner la ville, occupant le quartier situé autour de la rue Mercière où se situe le cœur de l’imprimerie lyonnaise.

Le sénéchal, représentant du roi, envoie la force armée pour réduire les troubles publics. Les heurts avec les sergents sont inévitables, à coups de bâtons, de dagues ou de stylets. Le 31 juillet, cinq compagnons grévistes sont arrêtés, ils passent en jugement. La grève est interdite sous peine de bannissement, on dispersera à l’avenir toute réunion de plus de cinq personnes. Mais les typographes en colère n’en ont cure, le conflit s’enkyste et transpire jusqu’aux imprimeries parisiennes. Alerté, François Ier fronce le sourcil et réagit à son tour. Dans sa fameuse ordonnance fondatrice de

Villers-Cotterêt, qui impose le français comme langue administrative à la place du latin, le souverain tranche en interdisant les confréries. La résistance des ouvriers typographes n’en sera pas éteinte. Il faudra plusieurs années et quelques autres édits pour que les choses ne s’apaisent. Une période durant laquelle plusieurs maîtres-imprimeurs auront préféré délocaliser leurs activités vers l’Allemagne notamment.

Un conflit aux résonances étonnamment modernes, nous vous disions… Et qui explique par ailleurs pourquoi, des siècles durant, la corporation du Livre fut l'une des plus puissantes. Il s'agissait d'ouvriers très qualifiés, éminemment cultivés et d'une solidarité sans faille.

Michel Genson