Benjamin Péret, poète et militant (forcément)

Benjamin Péret, poète et militant (forcément)

Benjamin Péret est décédé il y a tout juste 60 ans.

Péret le fidèle

Il y a tout juste 60 ans disparaissait Benjamin Péret, poète surréaliste fidèle parmi les fidèles, et militant infatigable, des syndicats de correcteurs du Livre à la guerre d'Espagne et au refus intransigeant de toute compromission avec le stalinisme. Entretien avec Gérard Roche, président des Amis de Benjamin Péret, qui œuvre sans relâche à mieux faire connaître cette figure majeure dont Breton disait qu'elle avait ébloui sa vie.

 

Poète et militant. Ainsi qualifie-t-on souvent Benjamin Péret. Deux engagements qui semblent indissociables. Pourquoi ?

Dès son adolescence Péret est un révolté. Il refuse l’autorité maternelle et la contrainte rigide de l’école. Avant le militantisme politique c’est d’abord, pour le jeune Péret, la découverte de la poésie qu’il ressent et identifie à une libération par rapport à ce qui le heurte et l’indigne dans la société. L’expérience de la guerre dans laquelle il est plongé (sa mère l’a forcé à s’engager) est déterminante tout comme elle le sera pour Breton et Aragon et ceux qui vont se retrouver dans le mouvement Dada et fonder le mouvement surréaliste. L’adhésion de Péret au parti communiste est très précoce, dès 1925, par rapport à d’autres surréalistes. Mais si pour Péret la poésie et la lutte pour la révolution sont « indissociables », comme vous le soulignez, cela ne veut pas dire pour autant qu’elles doivent être confondues. On ne s’engage pas en poésie : on est poète. Et Péret est poète avant de devenir un militant.

Cependant, dans Le Déshonneur des Poètes, texte d’une grande qualité, il refuse absolument que l’une – la poésie – soit au service de l’autre – l’engagement.

C’est exact. Remarquons que Péret et les surréalistes ont toujours tenu en suspicion le mot d’engagement. En tout cas, contrairement aux existentialistes, ils refusent la poésie et la littérature « engagées ». 

Ce virulent pamphlet, qui n’a pas toujours été bien compris, est pourtant assez clair. Deux ans avant la publication du Déshonneur, Péret avait rédigé une introduction à son travail sur les mythes qui sera publiée par ses amis à New York sous le titre : La parole est à Péret (mai 1943). Ce texte, salué par Breton, comme un magnifique essai théorique, se concluait par ces mots : « Vouloir soumettre dictatorialement la poésie et toute la culture au mouvement politique me paraît aussi réactionnaire que de vouloir l’en écarter. » C’est le refus autant de la « tour d’ivoire » que de l’art prolétarien, comme plus tard du réalisme socialiste. Dans le Déshonneur il ne fait qu’approfondir cette idée dans le contexte de la Seconde Guerre. Les poètes de la Résistance, constate Péret, répètent en l’aggravant l’erreur d’Apollinaire qui voulait considérer la guerre comme un sujet poétique. Il précise : « Mais si la guerre, en tant que combat et dégagé de tout esprit nationaliste, peut à la rigueur demeurer un sujet poétique, il n’en est pas de même d’un mot d’ordre nationaliste, la nation en question fût-elle, comme la France, sauvagement opprimée par les nazis ».

Un pamphlet accueilli fraîchement puis sa mise à l'index

Le texte, accueilli comme un pamphlet, évidemment fraîchement, explique-t-il le long purgatoire que Péret a connu, en dépit de sa fidèle proximité avec Breton ?

En un certain sens oui mais ce n’est pas me semble-t-il l’unique raison. Le Déshonneur des poètes, rédigé à Mexico en février 1945, éclate en France comme une bombe.

Il heurte de plein fouet ceux qui ont publié le recueil L’Honneur des poètes (Aragon, Éluard, Emmanuel…). Ces derniers jouissent d’une réputation de héros libérateurs et disposent d’un large public. Si, sur le moment, le texte de Péret crée la polémique, c’est par le silence et la mise à l’index que les intellectuels liés au parti communiste, alors hégémonique, vont réagir en l’ostracisant. Il ne s’est pas fait que des amis en raison de son intransigeance à l’égard de tous les totalitarismes et de sa lutte contre le stalinisme. Péret ne condamne pas la Résistance – bien qu’il ne conçoive celle-ci non dans une union nationale mais sous sa forme révolutionnaire. Ce qu’il conteste, c’est que l’on mette la poésie au service d’un but politique. À cet égard, l’attitude de René Char est exemplaire qui ne confond pas la poésie avec son activité de résistant. Mais n’oublions pas que Péret est un fonceur et un bagarreur : en aiguisant la pointe polémique du surréalisme, il attire sur lui l’hostilité comme le paratonnerre la foudre. Ajoutons à cela que son attitude, pure de toute compromission, est un reproche permanent pour ceux qui ont trahi ou renoncé à leurs idéaux. Et la liste est longue !Un film sur la vie de Benjamin Péret

L’association contribue avec ténacité à lui rendre justice et lui rendre toute sa place. Via le site, via les Cahiers, et d’abord, avec la publication des œuvres complètes. Le challenge - mes excuses pour ce terme - est-il en passe de réussir ?

Quand en 1963 l’Association des amis de Benjamin Péret a été fondée, il s’agissait en effet de publier ses œuvres alors très dispersées et, pour la plupart, introuvables. Péret ne s’est jamais soucié de faire une carrière littéraire. A distance, on peut considérer qu’il s’agissait d’un véritable défi tant la tâche apparaissait difficile. Il a fallu beaucoup de temps et d'efforts pour parvenir à éditer 7 volumes, d’abord aux éditions Le Terrain Vague puis aux éditions José Corti. J’y ai pris une part modeste et je dois surtout rendre hommage à ceux qui m’ont précédé au poste de président de l’Association des amis de Péret pour leur persévérance : Robert Lebel, Jean-Louis Bédouin et Claude Courtot mort récemment en août 2018. Mais il faut bien constater que la parution de ces volumes ne représente pas encore la totalité de l’œuvre de Péret : des inédits ont été découverts depuis, certains textes et correspondances étaient demeurés inaccessibles. Ils ont été progressivement publiés dans le bulletin Trois cerises et une sardine et dans les Cahiers Benjamin Péret. De nouveaux inédits surgissent encore au gré des ventes publiques. Après la publication de la correspondance Breton-Péret aux éditions Gallimard (2017), un nouveau volume des œuvres complètes s’impose.

Pour autant, on ne saurait affirmer que Péret jouisse actuellement d’une forte notoriété. Mais l’essentiel de son œuvre est disponible et c’est le plus important. Un film réalisé par Remy Ricordeau (éditions Seven doc) a fait l’objet d’une assez large diffusion et a rencontré un réel succès. Ce qui, en fin de compte, a été réussi c’est d’avoir sauvé Péret et son œuvre de l’oubli. Quant au fait qu’il soit mieux connu c’est une autre histoire.

Dans sa correspondance avec Breton, récemment publiée chez Gallimard, se révèle plus encore l'incroyable précarité à laquelle il fit face. Parfois même, il n'avait pas de quoi payer un billet de train pour venir passer quelques jours à Saint-Cirq-Lapopie chez son ami. Cela a-t-il pesé sur sa santé ?

Péret a toujours vécu dans une relative précarité. Contrairement à Breton qui pouvait tirer des revenus de ses livres édités chez Gallimard et de la vente d’œuvres d’art, les ressources financières de Péret étaient irrégulières. Son activité de correcteur professionnel, qu’il a longtemps exercé, mais de manière intermittente, ne lui permettait pas d’avoir un revenu régulier. Autant dire qu’il avait du mal à joindre les deux bouts et ne mangeait pas tous les jours à sa faim. Ses amis, à commencer par Breton, lequel qui était d’une grande générosité, lui venaient en aide. Plusieurs ventes publiques ont été organisées par ses amis à son profit : une première vente a eu lieu pour permettre son retour en France en 1948, puis plus tard, pour l’aider à acheter un logement. Cette précarité a certainement pesé sur sa santé mais d’autres facteurs expliquent la dégradation de son état physique au début des années cinquante. Les techniques de soins qui existent aujourd’hui auraient certainement pu prolonger sa durée de vie. Mais Péret n’était guère discipliné et disposé à suivre un traitement médical rigoureux.

Une lutte incessante pour l'émancipation

Gardons-nous des facilités et des anachronismes, mais en 2019, peut-on penser que Péret militerait pour sauver les migrants, militerait toujours à la gauche de la gauche, et, sur le plan poétique, aurait encore toute sa place ? Toute sa fraîcheur ? De nouveaux moyens d’expression (internet, vidéo, etc.) auraient-ils été des champs d'expression favorables ?

Il serait hasardeux de faire parler Péret aujourd’hui face aux problèmes politiques que vous évoquez. Toute sa vie il fut du côté des opprimés et des exploités ce qui lui a valu la prison et, lui même, a fait l’expérience de l’exil au Brésil et au Mexique. Son combat pour la révolution espagnole, qu’il rejoint dès ses débuts, sa lutte incessante pour l’émancipation et la liberté, ne laissent aucun doute sur la place qu’il occuperait comme vous dites « à la gauche de la gauche » sans que l’on puisse dire pour autant – ce serait absurde – qu’il prendrait le parti de telle ou telle formation politique.

Sur le plan poétique, il me semble que Péret aurait été aujourd’hui plus en décalage qu’il ne l’a été à son époque. Sa singularité, l’expression même de sa poésie n’a pas grand chose à voir avec les avant-gardes, les courants post-modernes et autres expériences de laboratoires qui se sont succédés depuis. Il y a bien sûr des exceptions. Quant aux nouveaux moyens d’expression liés aux technologies du numérique, il est impossible de faire la moindre supposition tant ce sujet est complexe et n’aurait guère de sens. recueil péret

En revanche, il aurait été probablement très critique vis-à-vis des dérives d’internet et la numérisation et, surtout, sur l’idéologie économique libérale qui les accompagne, comme il l’a été envers le cinéma et ses prouesses techniques et commerciales.

Au fond, d’abord, dans tous les sens du terme, Benjamin Péret ne fut-il pas toujours et même après sa mort, un INSOUMIS (qui n'aurait d'ailleurs pas forcément été à son aise dans le parti du même nom...) ?

Un rebelle, un révolté, un irréductible certainement, un insoumis si vous voulez. Mais comme je l’ai déjà dit il est absurde de « l’enrôler » post mortem dans un parti ou un mouvement politique tout comme de lui coller un gilet jaune sur le dos. En revanche, ceux qui aujourd’hui prennent position ou s’engagent dans un mouvement contre les injustices de la société capitaliste de notre époque peuvent s’inspirer des combats qu’il a menés lesquels avaient tous pour but l’émancipation tant sur le plan social que sur celui de l’esprit.

Comme Rimbaud en Éthiopie, Péret fut aussi un explorateur d’ailleurs pas si impossibles. Quelques mots sur ses travaux concernant les Amérindiens ?

La comparaison avec Rimbaud ne me semble pas tout à fait juste. Si Rimbaud ne se montre pas indifférent devant la culture des peuplades autochtones qu’il côtoie – et qu’il voit peut-être encore d’un œil poétique – il est avant tout, à Aden, au Harrar et en Éthiopie, un marchand qui se trouve là pour faire des affaires. Tandis que du côté de Péret, qui a du mal à gagner sa vie, l’intérêt qu’il manifeste pour les civilisations et les cultures de l’Amérique Latine est avant tout d’ordre poétique et secondairement ethnographique. C’est le cas au Brésil où il s’intéresse aux pratiques rituelles des populations noires du Candomblé et de la Macumba et aux arts populaires. Ce sera aussi le cas au Mexique où il découvre la civilisation maya qui exerce sur lui une véritable fascination. Son ouvrage : Anthologie des mythes, légendes et contes populaire d’Amérique, qu’il parviendra à terminer avant la fin de sa vie, est d’une extraordinaire richesse. Tout cela, l’Association des amis de Benjamin Péret a contribué à le faire connaître, en particulier par les ouvrages qu’ont dirigé Jérôme Duwa et Leonor de Abreu : Dans la zone torride du Brésil (éditions du Chemin de fer) et le très beau livre : Les arts primitifs et populaires du Brésil (éditions du Sandre).


 

Agenda :

  • La Bibliothèque municipale de Nantes organise une table ronde autour de Benjamin Péret le samedi 21 septembre avec Dominique Rabourdin, réalisateur et écrivain, Gérard Roche, président de l’Association des amis de Benjamin Péret, Luc Vidal (Éditions du Petit véhicule - la poésie de Benjamin Péret) et Pierrick Hamelin, (auteur et organisateur de l'exposition Benjamin Péret à Rezé). Sera aussi présente Karla Segura Pantoja, qui a soutenu une thèse sur l’exil des surréalistes au Mexique, et parlera de la genèse de « l’Anthologie des mythes, contes et légendes d’Amérique », dont la Bibliothèque de Nantes vient d’acquérir récemment les notes et les documents préparatoires de Péret. Renseignements au 02 40 41 95 95. La bibliothèque proposera du reste fin 2020 une grande exposition consacrée à Benjamin Péret.
  • Dans le même temps, à Saint-Cirq Lapopie (Lot), sur le site de l'ancienne maison André Breton, à l'occasion des Journées européennes du Patrimoine, sont célébrés par l'association La Rose Impossible les 100 ans des Champs Magnétiques. Un riche programme qui comprend vendredi 20 septembre une soirée dédiée à Benjamin Péret. A 19 h 30, lecture musicale de poèmes avec Cécile Magnet, Thierry Roques & Sourine et à 21 heures projection du film « Benjamin Péret » en présence de son réalisateur Remy Ricordeau. Programme complet et réservations ici.