Au revoir et merci Monsieur Pierre

Au revoir et merci Monsieur Pierre

Pierre Bénichou

L'ami Pierrot

Notre hommage à Pierre Bénichou et notre salut solidaire aux forçats de l'état d'urgence sanitaire.

Ce n'était pas prévu ainsi.

Nous devions consacrer ce nouvel article aux ordonnances dérogatoires au code du travail prises dans le cadre de l'état d'urgence sanitaire instituant, jusqu'au 31 décembre, la possibilité d'instaurer des semaines de travail pouvant aller jusqu'à 60 heures, d'élargir le recours au travail dominical, d'imposer des congés payés ou de les modifier en terme de calendrier 24 heures avant le début des vacances.

Nous devions mentionner justement que le Medef, a priori, selon ce qu'a indiqué son président, n'était pas forcément demandeur de ces ordonnances… Comme il ne l'était pas de la réforme (pour l'heure suspendue) des retraites. Bref, qu'une nouvelle fois, ce gouvernement en faisait toujours plus. Et trop. Et toujours dans le même sens.

Nous devions enchaîner en dénonçant ces sociétés qui ont décidé de ne pas suspendre le versement des dividendes.

Travailleurs sans protection

Nous devions ironiser, même très amèrement, sur les propos du ministre Darmanin suggérant d'instaurer une cagnotte pour renforcer les moyens mis à disposition des soignants qui se battent avec ardeur contre l'épidémie de coronavirus. Oubliant qu'il peut être plus simple de rétablir l'ISF.

Nous devions exprimer notre rage de constater que des travailleurs indispensables (du public ou du privé), des routiers privés de douches sur les aires de repos aux travailleurs sociaux, liste non exhaustive, continuent d'exercer sans protection. Et leur dire notre solidarité.

Nous pensions nécessaire aussi de constater que des entreprises reprennent le travail sans toujours assurer la protection de leurs employés, nous imaginions expliciter qu'il est alors possible toujours de faire valoir son droit de retrait, en tout cas d'être conseillé dans cette démarche par un syndicat, alors que dans le même temps, tous les spécialistes (pas toujours d'accord sur d'autres points) répètent à l'envi que le confinement est une mesure qu'il faut respecter le plus possible.

Des migrants soudain devenus réfugiés

Enfin, dans la foulée, nous aurions exprimé notre étonnement que certains marchés soient appelés à rouvrir, et qu'en région parisienne, des « réfugiés » demandeurs d'asile soient sollicités par les autorités pour aller récolter dans les champs. Ces mêmes personnes que l'on désigne d'ordinaire sous le terme de « migrants ». Et qui, in fine, ne sont pas sûrs d'obtenir leur régularisation…

Mais je crains de toute façon que de tout cela, on soit amené à reparler bien vite.

Et puis.

Et puis j'ai appris, en début d'après-midi, la mort de Pierre Bénichou. Je ne dis pas le décès : je sais qu'il préférait que l'on dise les choses sans chichi dans ces cas-là. Tout comme il n'aimait pas l'expression « rendre l'âme ». Avec cette explication : « Je suis juif moi, je ne rends rien. »

Je me remémore cette anecdote sans pouvoir me rappeler précisément si c'était sur Europe 1 ou RTL.

Peu importe. Comme des millions d'auditeurs, je suis orphelin. Je pourrais citer des dizaines de formules, d'anecdotes, d'improvisations, de récits, de blagues, de réparties, qui durant des années, m'ont régalé quand j'écoutais, le soir, les podcasts des émissions de Laurent Ruquier.

Un maître, un grand

Pierre Bénichou. D'abord aperçu dans Droit de Réponse de Polac, puis entendu son nom dans la bouche de Coluche quand il expliquait que sa chanson « Misère » était signée de ce monsieur (je n'arrivais pas à croire qu'il s'agissait du même), et enfin lu, certes rarement, dans Le Nouvel Obs.

Puis la radio. Pendant 20 ans. Des récits improbables pour la plupart tirés de sa vie quotidienne qu'il montait en épingle, des saillies, des bons mots, des poèmes et chansons qu'il distillait par cœur, malgré les rires et les moqueries.pierre bénichou

Et enfin le coup de poing.

Quand enfin est sorti son premier et dernier ouvrage, « Les absents, levez le doigt ! », en 2017 – chez Grasset -. Un recueil d'articles publiés dans L'Obs quand, au pied levé, il rédigeait une nécrologie tout de suite après avoir appris la mort d'une célébrité. Des nécrologies qui n'en étaient pas : Pierre Bénichou évoquait des souvenirs personnels d'interviews, de dîners, de moments passés avec les disparus. Des portraits au millimètre, d'un style époustouflant. D'Aragon à Gainsbourg, de Duras à Fellini.

Un vrai bijou de littérature. Une leçon de journalisme. De culture. D'humanité.

Ses anciens confrères ont expliqué comment celui qui avait débuté dans le métier avec Camus était devenu un spécialiste de la relecture, du rewriting, du titre, du ton.

Un maître, quoi.

Un vrai modeste

Mais tellement pétri de ses lectures d'adolescence et même des suivantes, ayant un tel regard admiratif sur la littérature et la poésie que vrai modeste, il ne se sentait pas digne, à tort bien sûr, d'écrire pour de vrai, si l'on peut dire.

Quel dommage, mais cela fait partie maintenant de sa légende.

Homme de gauche (la lecture du livre nous le rappelle à chaque page, cette gauche résolument humaniste, athée, républicaine, frondeuse et gouailleuse mais d'abord persuadée que la culture était une clé essentielle de toute émancipation), proche de Mitterrand, dandy un brin désenchanté, héritier un brin complexé d'une lignée familiale riche en hommes de lettres et scientifiques, homme de la nuit mais dont la voix égayait nos jours, Pierre Bénichou nous manquera.

Il me manquera. Terriblement. Sa mort appauvrit une époque déjà mortifère.

Lisez son livre, écoutez les podcasts et vidéos des émissions de radio.

Et tenez. Relisez pourquoi ce grand bonhomme, dit aussi Bob du Grand Huit ou Pedro le roi du Tango avait fini par claquer la porte après avoir été invité à donner des cours à Sciences Po. C'est ici. Il avait accepté car cela flattait son ego et faisait chier certains autres piliers des cercles parisiens. Mais ce qu'il avait vu et entendu dans ce qu'il pensait encore être un lieu de culture l'avait effaré.

Aujourd'hui, cher Pierre Bénichou, en partant ainsi, c'est vous qui nous décevez. Pour la première fois. Merci pour tout.

Photo de Pierre Bénichou interviewé sur le sondes de Radio VL : VL sous licence creative commons