Monsieur Griveaux, ne touchez pas à la Gare de l'Est !

Monsieur Griveaux, ne touchez pas à la Gare de l'Est !

Gare de l'Est

Cette gare est aussi un lieu de mémoire

Modeste adresse au candidat officiel d'En Marche à la mairie de Paris pour lui expliquer en quoi il est tout simplement sacrilège d'envisager de raser ou de transférer la gare de l'Est.

Cher monsieur Griveaux.

Je n'habite pas Paris, je n'y suis pas électeur, et je pourrais me désintéresser totalement de la campagne qui s'y déroule en vue du scrutin municipal de mars.

Mais ce n'est pas mon genre. Et pas seulement parce que j'anime ce site dédié à la gauche, ou plutôt aux gauches et au mouvement social. Il se trouve aussi que contrairement à bien d'autres de mes compatriotes, je reste envers et contre tout un citoyen attentif et intéressé par la vie politique et donc celle des idées.

Et enfin, et ce n'est pas le moindre aspect de mon ADN, je dois vous dire que je suis originaire des marges et des marches orientales et frontalières de notre pays. Ma famille paternelle est ardennaise, ma famille maternelle est mosellane : il coule dans mes veines un sang rouge et noir teinté du sang et de la mémoire de ceux qui tombèrent sur ces terres, y furent annexés et/ou piétinés par les Prussiens, les Uhlans puis les Nazis, teinté aussi des eaux grisâtres rejetées par les charbonnages, les fonderies, les filatures.

Je n'habite pas Paris, donc, mais s'il y a bien un monument public parisien qui me semble être un tantinet le miroir d'une part de ma vie, de mon arbre généalogique, c'est la gare de l'Est.

Ainsi, cher monsieur Griveaux, j'apprends ce dimanche que postulant au fauteuil et à la fonction de maire de Paris, par ailleurs ancien ministre et toujours député En Marche, vous suggérez qu'élu, vous envisageriez volontiers de remplacer la gare de l'Est par un parc verdoyant (et à transférer le terminal des voies en proche couronne, hors de Paris intra-muros).

Il y a d'autres priorités, sans doute !

Cher monsieur Griveaux, je laisse à d'autres, et d'abord vos concurrents, le soin de vous rétorquer qu'il y a sans doute d'autres priorités qui préoccupent les Parisiens ou futur Parisiens, à commencer par les prix exorbitants des logements (qu'il s'agisse de louer ou d'acheter!).

Certes, aménager des poumons verts n'est pas en revanche une idée absurde. Mais en cherchant bien, je suis certain qu'on peut trouver d'autres espaces sur la capitale. Sans avoir à rayer de la carte ce monument historique qu'est la gare de l'Est.

Qu'il soit (c'est d'ailleurs le cas) ou non protégé au titre des monuments historiques n'est pas l'essentiel : la gare de l'Est est aussi et d'abord un lieu sacré de notre mémoire collective.

guerre 1914
Tant de ceux qui reposent pour l'éternité à Verdun ou ailleurs ont gagné le front depuis la gare de l'Est

En août 1914, des centaines de milliers de soldats y embarquèrent pour aller combattre en Belgique d'abord, puis dans les Ardennes, en Argonne, en Champagne, en Lorraine ensuite. Un tableau monumental du peintre américain Albert Herter (dont le fils tomba en 1918 avec d'autres camarades alliés près de Château-Thierry) en témoigne, titré « Le départ des poilus », et y est du reste exposé depuis 1926.

Ce fut encore le cas à l'automne 1939 puis durant les premiers mois de 1940 quand d'autres de nos parents et aïeuls rallièrent de nouveau les frontières belges, luxembourgeoises et allemandes pour tenter de – en vain – de repousser les armées hitlériennes.

Ici revint du fond de la nuit la foule des rayés et tondus

Oubliez-vous, monsieur Griveaux, que c'est encore sur les quais de cette gare de l'Est qu'au printemps et en été de 1945, des centaines de milliers de survivants des camps de la mort ont retrouvé le sol de France, ayant encore dans les yeux et dans leur âme à jamais bouleversée la vision terrifiante de « tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard », comme l'évoqua André Malraux lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon.

Plus légèrement, mais je veux le dire aussi, c'est dans cette gare que fut inauguré en 1883 le célèbre Orient-Express. Et quelques années plus tôt, qu'aimait débarquer de ses Ardennes natales un poète voyant et citoyen du monde nommé Rimbaud.

gare de l'Est
Sur ces quais, les Ardennais sont encore ou déjà chez eux, ils y respirent encore ou déjà l'air de leur forêt

Le savez vous enfin, monsieur Griveaux, dans les sous-sols de cette gare, est aménagé et consciencieusement entretenu l'un des plus formidables réseaux de modélisme ferroviaire !

Et moi ? Et moi, jeune étudiant provincial, puis journaliste à l'Union de Reims et à l'Ardennais, combien de fois ai-je arpenté les quais, les halls, les kiosques à journaux ou les zincs de cette gare ?Avant ou après une première visite du Louvre et du centre Pompidou, avant ou après un reportage en Bretagne ou en Provence, Paris n'étant alors qu'une simple mais ô combien précieuse et toujours enrichissante correspondance. Et vous savez quoi, cher monsieur ? Pour les Ardennais, composter son billet, acheter un journal régional, boire une bière gare de l'Est avant de monter dans une voiture Corail ou ensuite un TGV, c'était déjà, c'est encore, quelque part, respirer l'air de notre vallée de la Meuse, de nos massifs de la forêt d'Ardenne !

Alors, non, mille fois non. Ne touchez pas à la Gare de l'Est !

 

                                              Photo couleurGzen92 sous licence Creative Commons