Mai 1945 : « Ne confinons pas nos mémoires »

Mai 1945 : « Ne confinons pas nos mémoires »

Pierre-Louis Basse n'a pas la mémoire sélective

Pierre-Louis Basse n'a pas la mémoire sélective

A l'approche du 75e anniversaire de la capitulation nazie, une contribution précieuse de Pierre-Louis Basse. Au côté de « ces mecs de vingt ans, Américains, Anglais, Canadiens, Néo-Zélandais, fracassés sur nos plages, à l'aube du 6 juin », que « les mômes, filles et garçons d'Ukraine, terres ravagées de Berditchev, Lviv, Wiezma ou Kharkov, geôles à ciel ouvert des bords de la mer Noire » conservent « une place dans nos cœurs d'Occidentaux ».

Je veux bien me laisser pousser les cheveux, recadrer à plus tard des promenades sur les plages de la Manche - comme s'il y avait le moindre risque à choper autre chose que des odeurs de crêpes à Houlgate ou Trouville -, mais la mémoire, nous sommes encore quelques-uns à ne pas vouloir la confiner. Cela tombe bien : vendredi, nous allons penser très fort aux Frontoviki, et avec les soldats de l'Armée rouge, à ce peuple qui laissa sur le carreau, 28 millions des siens pour que nous puissions vivre libres. C'était à 0 heure 1, dans la nuit du 8 au 9 mai 1945, à Berlin : le « sous-homme », fils de cordonnier, Georgui Joukov, enregistrait la capitulation du IIIe Reich, qui s'y voyait pour mille ans. Keitel serait bientôt pendu.
Pour la jeunesse du monde qui a encore quelques semaines devant elle pour lire et découvrir autre chose que la seule information distribuée généreusement par les caniches du pouvoir, qu'elle n'oublie jamais ceci : la libération ne fut possible qu'avec cette incroyable chorégraphie du courage, et de la solidarité humaine ; l'armée des ombres, à l'intérieur des terres, et cette addition des forces alliées sur le front ouest, ces mecs de vingt ans, Américains, Anglais, Canadiens, Néo-Zélandais, fracassés sur nos plages, à l'aube du 6 juin. Certes.
Mais la sordide petite musique qui ne cesse de monter en pente douce depuis quelques décennies, commence à nous vriller sérieusement les tympans : il fut un temps pas si lointain, où les mômes, filles et garçons d'Ukraine, terres ravagées de Berditchev, Lviv, Wiezma ou Kharkov, geôles à ciel ouvert des bords de la mer Noire, territoires de l'Est passées au lance-flammes, afin d'y effacer toute trace judéo-bolchevique, avaient une place dans nos cœurs d'Occidentaux. Serait-ce que le grand rêve, de l'Atlantique à l'Oural est définitivement passé ?
Notre mémoire n'oublie pas la défiguration de l'idéal communiste par le criminel Staline et ses sbires. Jamais. Et pas davantage les goulags.
Mais quel chagrin, quelle rage de se dire parfois, que l'un des plus grands romanciers du siècle passé, Vassili Grosman, pleurait peut-être pour rien, quand il cherchait en vain, sa mère assassinée par les Einzas-gruppen, monstres déchaînés sur la route de la Shoah, par balle. C'était à Berditchev. C'était à Odessa. C'était à Kiev, dans les fossés de Baby Yar où 32 500 juifs furent massacrés les 19, 20 et 21 septembre 1941.

Ce que nous devons d'unique à la Russie

Je suis retourné à Kiev, dans le quartier du Podol. On dirait que les petites maisons basses, les coursives, raisonnent encore du bruit des monstres. Les familles ne sont jamais revenues.
Alors c'est peine vraiment, 75 ans après la victoire de l'Armée rouge sur le nazisme, de devoir expliquer, encore et encore, que le grand projet racialiste était bel et bien de transformer ces territoires de l'est, en une immense zone colonisée. Liquidée. Abrasée.

1945 Auschwitz
C'est l'Armée rouge, qui libéra Auschwitz 

Des hommes debout, rescapés de la barbarie, savent bien, pour la nuit des temps, ce que nous devons d'unique à la Russie. Je n'oublie pas, un soir de janvier 2015, tandis que je travaillais avec passion sur le discours que devait prononcer au mémorial de la Shoah, le Président Hollande, la recommandation qui me fut faite par Serge Klarsfeld : « N'oubliez jamais, m'écrivait-il, que c'est l'Armée rouge, qui libéra Auschwitz ».
Comme je n'oublie pas, que l'Armée rouge, au prix de sacrifices inimaginables, planta le drapeau de la victoire sur le nazisme. A propos d'oubli et de tranquille déformation des faits, j'aime assez ce qu'observait il y a plusieurs décennies, l'écrivain Guy Debord : « Le seul fait d'être désormais sans réplique a donné au faux une qualité toute nouvelle. C'est du même coup le vrai qui a cessé d'exister presque partout... »
C'est un exercice difficile de ne pas se laisser confiner la mémoire. Samedi, je penserai très fort, aux vers de la poétesse russe Anna Akhmatova. A son courage : « Et nous te garderons, langue russe,
Immense parole russe.
Nous te porterons libre et pure.
Nous te transmettrons à nos descendants,
Et nous te sauverons de la captivité,
A jamais. »

Pierre-Louis Basse

  • Journaliste et écrivain. Pierre-Louis Basse est notamment l'auteur de Guy Môquet, une enfance fusillée (Stock, 2000), Ma ligne 13 (Editions du Rocher, 2003), Guy Môquet au Fouquet's (Equateurs, 2007), Le Flâneur de l’Élysée (Stock, 2017).
  • Ce texte a été publié sur la page Facebook de l'auteur et il est reproduit ici avec son autorisation. Le titre et le sous-titre sont de la rédaction.